Dimanche 20 avril : Pourquoi ?
Aujourd’hui, rien n’a de sens. Me voilà à deux semaines du marathon des deux rives de la presqu’île d’Ambès et rien, plus rien ne se déroule comme prévu. Je viens de monter dans la voiture, trempé, frigorifié. Je ne peux pas plier les genoux. Je hurle. Non, pas intérieurement, je hurle vraiment. Il faut que ça sorte…
Plus jamais. Je ne suis pas un être émotionnellement apte à préparer un marathon avec une contrainte de temps. Je viens de le comprendre, en même temps que je viens de comprendre que je suis en train de me lancer dans un quatrième échec… Je ne passerai pas sous la barre des 3h30 à Ambès. Encore une fois, comment ai-je pu en arriver là ?
Dimanche 9 mars 2025 :
01h32min14s au Bazas-Langon. Je vis ça comme un exploit, une fierté, mais surtout, je quitte la ligne d’arrivée avec cette satisfaction d’être encore capable de progresser. Dans un an, j’aurai 40 ans et ma crise de la quarantaine a commencé le jour où j’ai fêté mon 27ème anniversaire. Paradoxalement, depuis que j’ai commencé à courir en 2019, je me sens rajeunir chaque année. Et ça ne tient qu’à une réussite, un record sur marathon en 2022, un record sur semi en 2023, sur 10km en 2024 et encore sur semi en 2025… C’est simple, plus je cours vite, plus je vois ma crise apaisée… Mais un jour, ça s’arrêtera. Et alors j’entamerai une longue marche arrière. Ce jour là, je ne me voile pas la face, il approche. Peut-être plus vite que je ne l’avais prévu… Ce 9 mars, plus rien ne peut m’arrêter, mais je vais recevoir dans les jours et les semaines à venir des signaux contradictoires.

Je vais faire l’impasse dans cet article, des « à côté ». Disons seulement que je vis une période compliquée qui provoque beaucoup d’anxiété et une perte de sommeil vertigineuse.
Il me faudra plus d’une semaine pour vraiment me remettre du Bazas-Langon. Je suis dans un état de fatigue assez insoutenable. Il faut dire que jusqu’à présent, je n’avais jamais couru comme ça. J’entends par là que je ne me suis pas contenté de faire ma course, mais j’ai vraiment fait la course, traquant mes concurrents et épuisant toute mon énergie. Mais si je prends le temps de me reposer, je ne dors que d’un œil. Ambès approche à grands pas. Idéalement situé à deux mois du Bazas-Langon, je vais pouvoir surfer sur la préparation du semi pour aller jusqu’au marathon.
J’écris mon planning marathon, la boule au ventre. Je sais que je suis reparti pour deux mois compliqués. Deux mois de doutes et d’isolement. Deux mois sans boire une goutte, enfin… Il y a quand même l’EVG de Loulou qui va tomber à une semaine du marathon et qui va nous emmener trois jours sur Toulouse. Sans boire, dans l’idéal… LOL
Je redémarre la course en douceur et fonce dans ma prépa le 26 mars pour une séance de fractionnés aux côtés des Rapetou. Le 29 mars, je fais ma première sortie longue de 2 heures. Je me repose peu. Je me sens bien, en pleine possession de mes moyens. Je prends rapidement la confiance qu’il me faut. En dehors des fractionnés, je ne cherche plus à aller vite, je suis des allures bien spécifiques, allures marathon, EF, footing etc… Je me souviens que lors d’une conversation, Coach Fabrice m’expliquait l’importance d’apprendre à courir lentement… Ce soir-là, en me disant ces mots, il ne savait peut être pas qu’il venait de donner un couteau à une poule. Gné. Je vais pas vous mentir, encore aujourd’hui, ça n’a pas de sens, néanmoins, il semble que Coach ait raison.
2h30 de course le 6 avril. Tout roule. Etrangement, après deux sorties longues, je n’ai toujours pas ressenti le moindre ennui, c’est une première pour moi. C’est la bonne année, le bon marathon, je le sens ! Moi, avec mon niveau zéro de confiance, à un mois du marathon des 2 rives, je ne pouvais clairement pas rêver mieux.
Vendredi 11 avril : Me voilà seul au bois de Toulenne. Après avoir couru 30 minutes, je démarre une séance de fractionnés. 3000 mètres, j’ai chaud, 2000 mètres, duuur, 1000 mètres, STOP. Je comprends pas. Je suis à 100 mètres du point de départ et je me suis arrêté d’un coup. Comme si je venais de me prendre un mur en pleine gueule. Mon genou. Est-ce qu’il vient de se casser ? Je comprends pas. Je n’ose même plus bouger. Des dizaines de pensées me traversent. C’est fini, je ne peux plus courir, j’abandonne, j’ai pas pris l’assurance annulation… Je comprends pas. Je fais un pas, j’ai mal, je boîte. Essui glace ? Possible, ça fait deux ans que je cours sans semelles. Qu’est ce que je fais ? Je reste planté là. Stupéfait. Toute la confiance acquise vient de s’évaporer en un éclair. Je dois aller chercher Aubin à l’école. Je regagne ma voiture en boîtant. Du genou gauche. Je ne peux plus le plier. Je suis obligé de reculer mon siège pour avoir la jambe tendue pour appuyer sur la pédale d’embrayage.
Nous partons passer le weekend en famille entre Dax et Soustons. Je passe une nuit douloureuse. Je prends rendez-vous fin avril chez mon podologue et dans la semaine chez mon docteur. Pendant le foot du samedi à Soustons, je ne pourrai pas quitter les cages. Heureusement Aubin ne tire pas fort, ma cousine me ménage, mais ce gamin qui se prend pour Ronaldo me fait horreur. Pendant le foot du Dimanche dans le jardin à Dax, j’oublie un instant que j’ai cru perdre mon genou et je me surprends à courir après les gamins. Je fais des pauses, parce qu’aujourd’hui, c’est le marathon de Paris, et en direct, je suis les courses de Thomas des Rapetou, qui atteindra son objectif, mais aussi de Virginie, Marion et Céline qui se sont lancées dans cette course folle.

Lundi 14 avril : Je vais mieux. Je décide d’annuler mes rendez-vous médicaux qui ne changeront strictement rien. C’est trop tard. J’annule également ma séance longue et pars courir au bois de Toulenne. Pour voir comment ça se passe. J’appuie sur la jambe droite pour ménager mon genou gauche qui ne me gêne plus trop. Un tour, deux tours, trois tours, ça passe. Ca va peut-être même le faire pour ma sortie longue. Je quitte le bois pour prendre la direction de Langon, ça passe. Alors que je traverse la Garonne pour aller à Saint-Macaire, la montée du pont réveille la douleur. Je dois encore plus solliciter mon pied droit. Il pleut. Des trombes d’eau. Au retour de Saint Macaire, je prends de nouveau le pont, le vent me fait ralentir, j’appuie plus fort et ouvre la porte à cette putain de tendinite qui m’avait gâché le marathon des Villages en 2023. Elle ne m’a jamais vraiment quitté, juste une vague sensation. Aujourd’hui, c’est une sensation douloureuse. Je ne sais pas sur quel pied appuyer. Au milieu du pont, avec toute cette eau qui me fouette la tronche, j’ai envie de hurler. Alors que j’arrive au complexe sportif de Toulenne, j’aperçois Elodie et Coach de l’autre côté de la vitre. Je viens de courir 2h30, je suis fatigué, dépité, je n’ai même pas la force d’aller les saluer.
Je ne sais plus quoi faire, mais une chose est sûre je dois réduire la cadence, annuler des séances. Le strict minimum. Mais surtout, j’assure le maintien de la sortie longue hebdomadaire. Et ce Dimanche 20 avril, alors que je viens de courir 2h17 sur les quais de Bordeaux, j’ai compris que je ne passerai pas sous la barre des 3h30. J’ai aussi compris que si je n’atteins pas mon objectif, la chose que je vais le plus regretter, ça sera de n’avoir pas bu une goutte pendant l’EVG de Loulou. Et tant qu’on y est, je retrouve Virginie le 16 avril au V&B de Mérignac. Je veux savoir comment elle a vécu le marathon de Paris. J’avais prévenu que je ne boirai pas une goutte mais je ne partirai qu’après m’être enfilé deux pintes et un demi… Ma sortie de 1h45 le 24 avril me conforte dans l’idée que je ne suis pas au mieux.
Vendredi 25 avril : Nous avons rendez-vous à 8h chez Loulou et nous rentrerons Dimanche soir. Je ne dirai que trois choses de ce weekend : J’ai bu énormément, j’ai vomi et je me suis fait tatouer, ce qui est certainement la seule chose que je regrette…

Lundi 28 avril : J’ai récupéré Aubin, on est partis manger chez mon grand père avec ma mère et je dois aller faire ma dernière sortie longue de 1h45. Mais cette gueule de bois est monumentale. Je déambule dans Pessac tel un zombie, incapable de mettre la moindre accélération. Le temps me paraît extrêmement long, il fait une chaleur à crever, j’en ai ras le cul mais je ne peux m’en prendre qu’à moi même…
Mercredi 30 avril : Il s’est passé des choses aujourd’hui… Mon entraînement touche à sa fin. Alors que je passe ma dernière journée avec Aubin, je décide de l’embarquer pour mon dernier fractionné. 20 minutes de footing, 3 fois 1000 mètres et récup pour finir. Etonnamment, la séance se déroule à merveille. Pendant le footing, Aubin reste à mes côtés. Nous discutons, je lui montre à quel endroit j’ai vu une couleuvre la dernière fois. Je le sème sur le premier 1000 mètres. Ca me conforte dans l’idée que je suis peut-être rapide, je lui explique qu’au prochain tour, je lui montrerai un raccourci du doigt. Avec 200 mètres de moins, il finit loin devant, et nous terminons le troisième 1000 mètres au coude à coude. La tendinite s’est fait la malle. La douleur au genou est bien présente, mais pas plus gênante que ça. Est-il trop tard pour dire que je suis en forme ?


Juju nous quitte. C’est la bombe du mois d’avril chez les Rapetou. C’est pas quelque chose que je vis particulièrement bien. Juliane, c’est une des rares personnes qui peut me chambrer, me dire que j’ai grossi ou que je suis vieux sans que ça me vexe. Alors que je viens de remmener Aubin chez sa mère, je fonce à Leclerc chercher des bières et du pâté en croute. Ca fait deux semaines que j’ai envie de pâté en croute. Elodie, qui est très proche de Julianne, lui organise un apéro surprise à la fin de la séance du soir. Elle doit me surveiller pour que je ne boive qu’une seule bière. Damien me conforte dans l’idée que je peux en boire une deuxième. Thomas me tendra carrément la troisième. ( Je dois absolument travailler la volonté )
C’est un sentiment doux-amer ce soir. Le départ de Julianne me peine, mais je suis content de revoir les Rapetou, et au fil des conversations, avec Thomas, Damien, Christelle ou Coach, je comprends que je suis peut-être défaitiste et négatif quand il s’agit de course à pied. Les trois jours de cuite, d’après Thomas, si j’y crois et si j’ai le mental, ça le fera quand même. Christelle achève en affirmant que la préparation est faite et bien faite…
Nous sommes le 1er mai à l’instant où j’écris ces mots. Je n’ai aucune idée de ce qu’il se passera Dimanche mais ce soir, ce sont ces mots de Patrick Montel qui résonnent dans ma tête : « Alors peut-être !!! »
Le vendredi 2 mai, je me rends à la séance du club… J’ai programmé un petit footing léger que je ferai sous des trombes d’eau aux côtés de Magali, Sandrine et Christelle. Je me rends à Ambès le 3 mai pour récupérer mon dossard et voir où je pourrai me garer demain. J’ai la boule au ventre. Ca faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi stressé avant une course. Je rentre préparer mes affaires, je prends deux anxiolytiques et je file me coucher à 21h. Je ne m’endors pas aussi facilement que la veille du Bazas-Langon. Mes conversations de mercredi m’ont aidé à reprendre un peu de l’espoir qui s’était évaporé. Je ressasse… Quel va être le prix de mes blessures, de cet EVG, qu’est ce que j’aurais pu mieux faire ? Il est 21h50. J’ai les yeux grands ouverts. Je prends un troisième anxiolytique. Je sombre enfin.
Dimanche 4 mai : Jour J
Un réveil à 4h45 suffit. Finalement, j’ai dormi comme un bébé. Je traîne sur mon téléphone. J’ai envie de pisser. Je suis fatigué mais je ne ressens pas la moindre douleur, la moindre courbature. Parfait. J’irai pisser au dernier moment. Comme d’habitude, je sais que je ne pourrai pas pisser sur place, en public.
J’arrive à Ambès à 6h35. J’ai de l’avance mais je peux me garer à 100 mètres de la ligne d’arrivée. Je suis pas bien. Depuis que je j’ai retrouvé l’espoir de passer sous la barre des 3h30 la pression ne cesse de grimper… Je sais que chez moi, stresser provoque des pointes. Je n’arrive plus à prendre de grandes inspirations. J’attends dans ma voiture, je pianote sur mon téléphone avant de regagner la ligne de départ à quelques rues d’ici. Nous sommes entre 550 et 600 coureurs à participer au marathon des deux rives, mais une chose me frappe : le nombre de spectateurs. Ici, autour de l’arche du départ, ils sont une vingtaine tout au plus. Des accompagnateurs et puis, cette petite mamie qui ose enfin ouvrir son portail et prendre deux ou trois photos à la volée avant de retourner chez elle. Je rejoins mon SAS ( entre 3h et 3h30 ) avant le coup d’envoi.
Kilomètre 1 : 4’31.
Top départ. Pour passer sous la barre des 3h30, il faut avoir une allure moyenne qui oscille entre 4’57 et 4’58 au kilomètre. Sachant qu’après un certain nombre de kilomètres je ne pourrai plus être régulier, je me suis fixé comme objectif de courir autour de 4’45 autant que possible avant de voir les secondes me passer sous le nez. En l’occurrence, je pars trop vite.
Kilomètre 2 : 4’39.
Finalement, je suis bien. Lors de mon dernier marathon, j’avais déjà des courbatures au deuxième kilomètre, je sais que là, ce ne sera pas le cas. Le peloton commence déjà à s’étirer.
Kilomètre 3 : 4’41.
Le temps est couvert, il fait ni chaud ni froid c’est parfait. Entre la Garonne et la Dordogne je craignais de rencontrer de fortes bourrasques de vent. Ce n’est pas le cas. Les conditions sont idéales. Quant à moi, je réalise le départ parfait, avec une minute d’avance après 3 kilomètres. je croise les doigts.
Kilomètre 4 : 4’39.
J’ai mon groupe. Nous sommes une dizaine de coureurs à avancer à allure constante. Deux maillots « les batards du Dimanche », une fille… Les rares spectateurs que nous croisons ont seulement eu la curiosité d’ouvrir leurs portails pour voir ce qu’il se tramait dans leur rue. Ils n’encouragent pas pour la plupart. Je comprends alors qu’il va falloir faire la course en groupe afin d’éviter le cauchemar de Blaye 2022 où je m’étais rapidement retrouvé seul au monde. Mais arrivera le moment où ce groupe va exploser, nous ne passerons pas tous sous la barre rêvée des 3h30.
Kilomètre 5 : 4’39.
Tout va bien. Je ne sais pas encore ce qu’il va se passer dans les heures à venir mais franchement, en cas d’échec, je ne me vois pas un seul instant me relancer dans une nouvelle prépa pour enfin passer sous ces 3 putains d’heures 30. Clairement, 3h30 sera mon dernier objectif. Je n’irai pas chercher plus loin. Trop contraignant… Heureusement, nous sommes toujours ensemble. Dominique, un des garçons de mon groupe vient à mon niveau. Il a la cinquantaine. Il a envie de parler. Pourquoi pas ? Il me demande mon objectif, je réponds « sous 3h30 », comme lui, comme tous les membres de notre groupe. Il me regarde et me demande : « Tu as quel âge ? 30 ans ? » 30 ans… L’espace d’un instant je crois avoir un début d’érection. Je réponds « 38 », pas prêt à révéler qu’il me reste une poignée de jours avant d’entamer ma dernière année de trentenaire.
Kilomètre 6 : 4’39.
Certains commencent à lâcher. Nous courons avec une régularité exemplaire. Il faut savoir que le marathon des deux rives est vendu comme le marathon le plus plat de France. Sans la moindre côte ni la moindre descente. Effectivement il semble que ce soit bien le cas. Avec un dénivelé total de 40 mètres, jamais auparavant je n’avais fait une course aussi plate.
Kilomètre 7 : 4’41.
4’39 pour mon groupe. Me voilà à présent derrière. Je peine à maintenir cette allure. Je bois. Comme d’habitude, j’ai mon camelbak sur le dos. Aujourd’hui, j’ai un litre d’Isostar Orange. Je ne sais plus à quelle occasion, je m’étais juré de ne pas recommencer avec cette boisson qui me ballonnait le ventre. Des chevaux font la course entre eux… A défaut d’avoir des spectateurs humains… Le spectacle vaut quand même le détour.
Kilomètre 8 : 4’45.
Je suis en train de me laisser distancer. Il s’agit de 6 secondes tout au plus, mais je sais que je ne les rattraperai pas. Je regarde derrière moi, nous sommes dans une grande et longue ligne droite. Mes poursuivants sont derrière, à 20 mètres. Mon groupe est en train d’éclater. Aïe aïe aïe. Tant pis, je dois absolument recoller. Seul sans spectateur, ça le fera pas. J’accélère.
Kilomètre 9 : 4’40.
Impossible de recoller. Je perds une seconde supplémentaire sur mon groupe que je pourrais presque toucher du bout des doigts. Mais c’est trop rapide pour moi, et déjà je commence à avoir un début de pointe. Je vois Sébastien qui à son tour, commence à se faire distancer. J’arrive à son niveau. On se regarde, on se comprend. On est deux à présent.
Kilomètre 10 : 4’42.
On prend toujours de l’avance sur notre objectif, j’ai du mal à évaluer. Devant nous, la fille est lâchée à son tour mais elle avance plus vite que nous. Ca y est, notre groupe est complètement éclaté. Sébastien et moi avançons côte à côte. Nous ne nous regardons pas mais notre synchronisation est étonnante. Je regarde ma montre, il regarde la sienne, je prends un gel, il prend un gel. Maintenant, il faut qu’aucun de nous ne craque.

Kilomètre 11 : 4’40.
Au bord de la Dordogne, nous longeons le centre d’Ambès. Quelques spectateurs. Sébastien est comme moi, il a besoin de l’énergie et des encouragements des spectateurs. Nous levons les mains pour les pousser à crier plus fort encore. Après plus de 10 kilomètres de quasi solitude, ça fait un bien fou. Moment trop éphémère que nous savourons avant de traverser un nouveau désert.
Kilomètre 12 : 4’44.
L’écart se creuse avec les coureurs devant. Toujours pas de douleur de mon côté. Pourtant, la fatigue guette. Il faut dire que ma dernière nuit n’a pas rattrapé les nuits précédentes, et je subodore qu’aujourd’hui, je vais devoir me livrer à une lutte contre cette fatigue qui commence déjà à se faire ressentir.
Kilomètre 13 : 4’41.
Ca y est il reste moins de 30 kilomètres… Non mais quel connard ! Ce n’est pas du tout ce que j’aurais dû me dire ! Honnêtement, qui pourrait se satisfaire d’avoir encore entre 29 et 30 kilomètres à parcourir. En m’encourageant, je me tire une balle dans le pied.
Kilomètre 14 : 4’43.
A ce sujet, est ce que vraiment je viens de traîner des pieds ? Tant qu’à faire, quelqu’un peut m’amener mes pantoufles s’il vous plaît ? Je viens de passer les 10 derniers mètres à traîner des pieds. Comme quand je me lève le matin pour aller aux chiottes. Mélange de fatigue et de lassitude, ça m’inquiète. ( Je précise au passage que je n’ai pas du tout de pantoufles. Sans porter le moindre jugement sur ceux qui en portent )
Kilomètre 15 : 4’44.
J’ai comme un pressentiment, une angoisse naissante…
Kilomètre 16 : 4’42.
Je ne regarde pas Sébastien, mais du coin de l’œil, je repère depuis un petit moment qu’il est en train de s’accrocher. Je n’ose pas lui parler mais je sens que quelque chose a changé dans sa foulée, dans ses gestes. Ne me fais pas ça.
Kilomètre 17 : 4’45.
Le pire que je pouvais imaginer est en train de se produire, Sébastien n’arrive plus à suivre. Derrière moi, il est en train de craquer. C’est terrible. Et pour lui, et pour moi. Je repère nos poursuivants loin derrière. Devant, personne n’est à ma portée. L’horreur absolue.
Kilomètre 18 : 4’48.
Ca fait deux kilomètres que nous sommes en pleine zone industrielle. Avec toujours personne pour nous encourager. Je réalise mon pire kilomètre depuis le départ. La fatigue me pèse, mais ne plus avoir Sébastien à mes côtés me fait chuter le moral de façon vertigineuse. Maintenant, les choses vont devenir compliquées. C’est pas le moment de craquer. Ce marathon, c’est deux boucles. Ca veut dire qu’après le 20ème kilomètre, nous allons retrouver les foules de spectateurs autour de la ligne d’arrivée. Aujourd’hui, c’est la seule chose qui peut me relancer.
Kilomètre 19 : 4’46.
Je prends toujours de l’avance, mais d’une part je me sens faiblir, et d’autre part, j’ai ma douleur de tendinite au pied droit qui menace dangereusement. Ca recommence comme au marathon des Villages en 2023 où j’avais boîté pendant 39 kilomètres. Il est temps de prendre appui sur ma jambe gauche. Ca me coutera très cher demain.
Kilomètre 20 : 4’47.
Alors que je suis seul au monde dans l’enfer de cette zone industrielle interminable, je prends conscience qu’il y aura une deuxième boucle. La perspective de me confronter de nouveau à ces lignes droites désertiques me traumatise. Je sais à présent où se trouvent les trop peu nombreux supporters et ça va être extrêmement compliqué. Je suis à quoi ? 10 kilomètres du mur ? Parce que oui, s’il m’est arrivé d’y échapper, aujourd’hui, le mur sera inévitable.
Kilomètre 21 : 4’49.
Enfin ! Je viens de taper dans deux mains d’enfants. C’est le truc que je préfère. Ils ont cette candeur, ce truc qu’ils prennent pour un jeu, sans se rendre compte du bien qu’ils apportent aux coureurs. Je viens de faire un semi dans l’indifférence la plus totale. Ces gamins sont la providence.
Kilomètre 22 : 4’40.
C’est la folie sur le village marathon. Des encouragements à n’en plus finir. J’entends des « allez Josselin » qui fusent de tous les côtés. Mon prénom est sur mon dossard. Il y a des pancartes à l’effigie du champignon dans Mario Kart. Des boosters qui font gagner de la vitesse si on tape dessus. Et ça fonctionne. L’ambiance est si folle que je réalise mon meilleur kilomètre depuis longtemps déjà. J’évalue mon avance à 6 minutes sur mon objectif.
Kilomètre 23 : 4’50.
Un peu de monde encore mais l’arrivée au 23ème kilomètre marque le retour au milieu du désert. Cette perspective m’anéantit. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mon téléphone se reconnecte à ma montre et je vois s’afficher d’un coup le nom de tous ceux qui m’ont envoyé des messages d’encouragement. Je les regarde défiler les uns après les autres. Quelques secondes d’énergie, quelques secondes à me sentir moins seul, quelques secondes d’apaisement.
Kilomètre 24 : 5’07.
Je fatigue, je m’ennuie, je ne peux plus continuer comme ça. Je m’arrête. Ca double à tout va depuis un moment. Ceux qui font le marathon en relai sont très frais. Ce ne sont pas mes cibles. J’attends ce mec avec un tee-shirt bleu pour me relancer à ses côtés. C’est dur.
Kilomètre 25 : 4’52.
Putain ! Je les connais trop bien ces difficultés. C’est insupportable. Je m’efforce de suivre ce gars, je n’y arrive pas. Je n’ai plus de jus. Est ce que j’ai pris assez de gel ? Est ce que je bois assez ? Parce que c’est une première mais ma poche d’hydratation ne se vide pas. En temps normal, au kilomètre 25, je serais déjà en train d’économiser pour tenir le plus longtemps possible. Pourtant, je le sens, la soif arrive.
Kilomètre 26 : 5’28.
Le garçon au tee-shirt bleu m’a lâché au ravito. J’ai pris deux tranches de saucissons à la volée mais j’ai perdu du temps. Qu’est ce que je viens de dire ? Du saucisson ? Oui, j’ai pris exactement ce que j’aurais pris si je venais d’arriver à un buffet. Sauf qu’en l’occurrence, je suis en train de courir un marathon, et alors que je m’efforce de mastiquer mes deux tranches de saucisson, très bon au demeurant, je suis en train de regretter mon choix.
Kilomètre 27 : 4’50.
Voyant ma montre afficher un kilomètre en 5’28, j’ai mis un grand coup d’accélérateur.
Kilomètre 28 : 5’21.
Il m’a coûté cher mon coup d’accélérateur. Très cher. Je suis au ralenti, toujours seul. Je décide d’attendre mes poursuivants et je me lance aux côtés d’un couple de relayeurs. Non, je n’y arrive plus. Le manque d’ambiance finit par peser, mais la vérité, je suis complètement éclaté. Alors que je tente de me relancer, je vois un schéma familier qui commence à se reproduire. Je vais voir les secondes défiler, incapable de réagir. Non, je ne veux pas vivre ce quatrième échec.

Kilomètre 29 : 4’59.
Mon couple de relayeurs m’a laissé sur le carreau. Je vis mes premières pertes de lucidité. Je fonce droit dans le mur c’est une évidence. Je le sais, 5 minutes d’avance sur mon objectif, juste avant de foncer dans le mur, ce n’est pas assez. J’ai besoin d’aide. J’ai vraiment besoin d’aide.
Kilomètre 30 : 4’56.
Un enfer, je vis un enfer. J’arrive à passer le kilomètre 30 en 4’56. Je ne sais pas comment je tiens debout, je ferme les yeux, je fais des zigzags, je n’arrive pas à enclencher le mode automate. Pourtant maintenant, j’ai besoin du mode automate. Je vais m’écraser c’est imminent.
Kilomètre 31 : 5’05.
Je suis seul au monde. Je n’arrive pas à me retourner. Je n’ai plus envie de voir personne. Ma course va s’envoler, c’est inéluctable. Mon défaitisme vient de ronger tout l’espoir des premiers kilomètres. Rien n’est jamais acquis.

Kilomètre 32 : 6’05.
Il est là le mur. Je l’ai bien vu venir. Je suis à l’arrêt, prêt à m’étaler sur le sol. Plus rien ne va. Je n’ai pas la force, je n’ai pas le mental. C’est fini pour moi. Je vais vivre un nouvel échec. Je suis au fond du trou. Je creuse, je creuse, je creuse…
Kilomètre 33 : 5’00.
… Je creuse, je creuse, je creuse. Mon trou est si profond que je viens de traverser le globe. La lumière du jour m’éblouit. J’entends courir. Ils sont trois. Trois garçons. Ils ne se connaissent pas. Il y a un leader parmi les trois, il leur parle, il leur lance des « allez », « ça va le faire »… Eux, c’est le miracle que j’attendais, mon train, mon trajet retour. C’est inespéré. Je me lance à leur poursuite. Je trouve enfin le bouton du mode automate. Je fais des petites foulées, je règle mes pas sur les leurs. C’est dur. Plus rien n’existe autour. Je suis ailleurs. C’est ma dernière chance de passer sous les 3h30. Je m’accroche à eux comme à une bouée de sauvetage.
Kilomètre 34 : 5’27.
Y’en a un qui commence à lâcher. Notre meneur l’en dissuade. Il me regarde, il me dit que ça va le faire. Lui, je ne veux pas le perdre. Je ne peux pas me le permettre. Dans cet enfer, il est la seule voix d’encouragements qui résonne. J’ai besoin de lui.
Kilomètre 35 : 5’05.
J’ai bien attaqué ma poche d’hydratation. Je ne sens plus le poids du sac sur mes épaules. Je sais qu’un ravito arrive. Je dois m’hydrater sans perdre de temps. Mais je ne sais pas boire en courant. Nous sommes quatre machines. On commence à rattraper du monde. Des coureurs qui, à sept kilomètres de l’arrivée, sont en train de vivre la désillusion, la frustration, la détresse. Je me reconnais, je ne veux pas être eux. Je reste accroché à mon groupe comme si ma vie en dépendait. On parle à présent de sept kilomètres. Je sais que le meneur de mon groupe passera sous les 3h30, c’est une certitude. Une chose à faire : le suivre.
Kilomètre 36 : 4’59.
Notre meneur nous parle. Il vient de se retourner et d’apercevoir derrière, la meneuse du 3h30, celle qui porte le drapeau. Elle est à 100 mètres de nous. Je ne me retourne pas. Je commence à craquer. Six kilomètres bordel !
Kilomètre 37 : 5’24.
Je prends un verre d’eau au ravito. Je tente de boire et de courir en même temps, je me renverse tout sur la tronche. C’est fini. Mon meneur et un autre sont partis. On n’est plus que deux mais celui qui reste à mes côtés n’arrive pas à se relancer. La meneuse au drapeau arrive à ma portée. Ils ne sont que deux, je me colle à elle. C’est l’ultime espoir. Cinq kilomètres… Cinq kilomètres… Mais que c’est long…
Kilomètre 38 : 4’52.
Je suis toujours collé à la meneuse mais bordel, qu’est ce que ça me coûte. Je comprends que je ne peux pas tenir, je vais encore craquer. Pourtant, alors que nous sommes revenus en pleine zone industrielle, c’est le moment où je ne peux pas me permettre de craquer. Il y a du monde sur la route, des coureurs qui comme moi, naviguent entre espoirs et désillusions. Ici, tous courent vers l’échec, c’est terrible. Je dois m’accrocher.
Kilomètre 39 : 5’29.
Je me suis arrêté net. Un stop en pleine face. La meneuse tente de me retenir, rien n’y fait. Je regarde le drapeau partir. Je suis désespéré. Il y a foule au bord de la route. Pas d’applaudissements. On attend les secours. Un malaise vagal j’espère. Je regarde la scène qui me détruit le moral. J’hésite un instant à m’arrêter. C’est bon ils sont déjà quatre autour du coureur qui est à terre.
Kilomètre 40 : 5’06.
Il est vraiment pas loin le drapeau qui affiche « 3h30 ». Je regarde ma montre. Non je ne rêve pas. Je regarde de nouveau. Je ne suis pas encore foutu. Si j’en crois mes observations, la meneuse et son drapeau pourraient être à 3h28 sur la ligne d’arrivée. Je perds trop en lucidité. Je ne peux plus faire de calculs ni me permettre de m’arrêter. Une toute petite étincelle vient de se rallumer. Mon sac est vide. Je meurs de soif.
Kilomètre 41 : 5’40.
Seigneur ce que je souffre. C’est la fatigue. La soif est atroce. Au rond point, j’hésite un instant à demander une de ses bouteilles à un bénévole. Putain y’a encore un ravito ! Juste de l’eau. Je bois un verre. Des spectateurs ! Y’en a partout !
Alors peut-être !

Kilomètre 42 : 4’46.
Je ne souris plus. Je ne regarde personne. J’écoute. « Allez plus que 100 mètres ! » Je lève la tête. 100 mètres ? Je n’arrive pas à y croire, je vais le faire. Je vais enfin passer sous la barre des 3h30. Non. Les 100 mètres je les ai passés depuis plus de 100 mètres. C’est quoi cette merde ? Non, ça fait 500 mètres qu’on m’a dit 100 mètres. Je n’en peux plus. Désespéré, je demande à une bénévole : « Elle est où l’arrivée ? » Elle me répond « dans 200 mètres, juste après le virage ». Putain ! C’était les 100 mètres les plus longs de ma vie, 100 mètres qui en font 800. Je lève les pouces en voyant Elodie sur la ligne d’arrivée. Elle, je peux bien lui faire un sourire, elle est au milieu de la route. Si elle est là, c’est que le calvaire se termine. Je passe sous l’arche en 3h29min18s… Wow qu’est ce que j’ai eu chaud. J’arrive à peine à y croire. Je l’ai fait !

En mars 2023, à Montauban, je faisais ma première tentative pour franchir cette barre de 3h30 et deux ans plus tard, après trois échecs, enfin, la délivrance. Je viens de poser un pied sur la Lune, c’est merveilleux. On dépose autour de mon cou, ma septième médaille, la plus belle de toutes. Je m’étais juré que si je passais sous la barre symbolique des 3h30, je n’irais pas chercher mieux… Mais à présent que je termine l’écriture de cet article, je recommence à y réfléchir… Le marathon des deux rives ne sera pas le dernier c’est sûr. Maintenant, est ce que je cours pour le plaisir ? Ou bien dois-je aller chercher un nouvel objectif ? 3h20… Et pourquoi pas 3h20 ?

Je reste sur place le reste de la journée. Je retrouve Elodie à la sortie du ravito. Elle attend Damien qui est allé récupérer son dossard pour le semi qui s’élancera à midi. Daniel est là aussi pour le semi. Pendant la course qui démarrera sous une chaleur abominable, nous retrouvons Valérie et Emeline, venues encourager Tanguy et Franck : une affaire de famille. Alors que le semi se termine, les Rapetou du jour sont au complet, nous faisons la photo de groupe avant d’aller encourager Elodie qui battra son record sur le 10 kilomètres. Bravo Elodie !!! La journée est enfin terminée. Je prends la route au volant de ma Clio, accompagné d’un magnifique bronzage. ( allez c’est bon, je suis en détente maintenant, on peut bien ajouter un émoji qui se marre )

Jamais je n’avais eu autant de messages de soutien, d’encouragements et de félicitations. Alors à toutes et tous, merci pour ça ! Et oui, on va le faire ce 3h20 ! On va le faire…
Et c’est en écrivant « On va le faire », là à l’instant, que j’ai pris mon dossard pour le marathon de La Rochelle… Je retrouverai donc Aurélien sur la ligne de départ le 30 novembre pour tenter d’aller gratter encore 10 minutes… Et puis, maintenant que je sais qu’on peut se prendre une triple cuite et tenir un objectif à une semaine d’intervalle, qui va m’arrêter ?

