2025·BLOG·Montagne

Dec de Lhurs 2025

29 mai 2025

J’ai passé la nuit à Mont-de-Marsan. Il est 11 h. Je suis à mi-chemin entre chez moi et les Pyrénées. De là où je suis, je vois les monts enneigés. Je sais pas quoi faire. C’est trop tard, mais j’ai pas envie de rentrer chez moi. Je prends la direction de Pau. Je mets une heure avant de me garer en plein centre-ville. Je marche dans Pau. Pas le moindre intérêt. Je regagne ma voiture. Je sais toujours pas où aller. Je regarde mon téléphone : les pics les plus proches, Airbnb, la météo. Je suis dans l’indécision la plus totale. Je prends la direction du McDo de Lons. Manif de taxis ? Les routes sont toutes fermées au sud de la ville. Ça me saoule, je vais rentrer. Mais j’ai faim. Je contourne Pau par le nord avant d’arriver au McDo de Lons. Je me pose à l’intérieur avec ma commande. Dehors, il fait une chaleur à crever. Lescun ? Tout indique que je dois partir sur Lescun : c’est le plus proche, et trois pics sont susceptibles de m’intéresser.

Le pic des Trois Rois. En octobre, je concluais mon article sur l’ascension de la Table des Trois Rois en prétendant que c’était la Table seule qui m’intéressait et que je vivais très bien le fait de pas avoir pu monter sur le pic. Je peux vous dire que j’ai cogité entre-temps… J’ai placé le pic des Trois Rois en haut de ma liste. Sinon, y a le pic d’Ansabère au départ du pont de Lamary, ou encore le Dec de Lhurs au départ d’Anapia. Mais pour ce dernier, ça veut dire qu’il va falloir d’abord monter au lac de Lhurs, et je sais que cette ascension est pas évidente. Je sais pas. Je suis fatigué, j’ai envie de rien, ça fait une heure trente que je suis à McDo, c’est trop tard pour une location. Je prends ma Clio, direction chez moi.

Je roule depuis 10 minutes et décide de faire demi-tour. Maintenant que je suis arrivé jusqu’ici, ça serait vraiment stupide que ce soit uniquement pour un McDo. Je prends la direction d’Oloron-Sainte-Marie, je trouverai un hôtel là-bas. Je me gare, je regarde mon téléphone, les hôtels sont hors de prix. J’ouvre Airbnb, il est 17 h 39. Qui voudra me loger à cette heure ? Il y a une chambre à Accous, juste à côté de Lescun. Je réserve, j’attendrai la réponse dans ma voiture. J’attends une minute, ma réservation est validée. Go !

J’arrive à Accous, je suis chaleureusement accueilli. Je décide d’aller me promener et de m’installer quelque part pour programmer mon ascension de demain. J’arrive pas à me décider. Je finis par comprendre que finalement, je suis peut-être pas plus emballé que ça à l’idée d’aller grimper et probablement me perdre sous une chaleur infecte. Mode défaitiste enclenché. Il est 21 h, je mets mon réveil à 5 h 30 et m’endors comme une masse.

30 mai 2025

En prenant ma douche, je décide d’écarter le pic d’Ansabère. Je vais aller jusqu’au parking d’Anapia, et je déciderai là-bas d’aller sur le pic des Trois Rois ou le Dec de Lhurs. J’ai la tête dans le cul. Profond. Il est 6 h 30 quand je me gare à Anapia. Le jour est déjà levé. J’ai téléchargé les deux itinéraires sur mon téléphone. Ça sera le pic des Trois Rois. Non, je m’y suis perdu en octobre, et mon vertige n’avait vraiment pas supporté l’expérience. Va pour le Dec de Lhurs. Je prends trois litres d’eau, ma GoPro, ma casquette et mes lunettes avant de m’élever vers le lac de Lhurs. La rando commence tranquille, mais je suis déjà essoufflé. Un panneau indique 2 h 25 de montée pour le lac. Encore une fois, je suis seul au monde. Avec la météo annoncée, aucun doute que les randonneurs arriveront dans le courant de la journée.

Lescun depuis le parking d’Anapia

Ça monte raide, très raide. J’ai perdu l’habitude, et déjà je commence à sentir le poids de cette marche sur mes jambes, qui s’alourdissent pas après pas. Je décide d’enlever ma doudoune. La température s’adoucit, et alors qu’il n’est même pas 8 h, j’imagine la chaleur qu’il fera dans quelques heures. Je m’élève en direction de pics qui semblent totalement déneigés. C’était ma crainte en allant grimper si tôt dans l’année. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, chaque année, je viens dans les Pyrénées en septembre ou en octobre.

Après 1 h 45 de marche, me voilà déjà au lac de Lhurs. Finalement, c’est passé vite. À partir de maintenant, je vais prendre la direction d’un chemin inédit. Une tente est installée contre le lac. Deux jeunes pêcheurs sont déjà en place. Alors que je longe le lac, je croise mon premier randonneur de la journée. Parti du lac au lever du jour, il redescend du Dec de Lhurs qu’il me montre du doigt, juste au-dessus du plan d’eau. Effectivement, je m’étais toujours pas préoccupé de repérer ma destination…

Lac de Lhurs et Table des Trois Rois plein centre

Alors que je monte vers les cabanes de Claveranne et de Pouey, un isard me passe sous le nez. Il va rejoindre son groupe. J’en ai jamais vu d’aussi près. Obnubilé par les bovidés que je ne quitte pas des yeux, je me dirige droit sur la Table des Trois Rois. Je mets un moment à capter que j’aurais déjà dû tourner vers la gauche il y a cinq minutes au moins. J’attrape mon téléphone pour regarder la carte. En effet, je me suis éloigné de mon itinéraire. Je décide de lâcher les isards pour rebrousser chemin. Heureusement, je suis pas parti trop loin. Pourtant, c’est plus fort que moi, je m’agace et je suis en train de comprendre que je prends pas vraiment de plaisir. Je suis venu ici parce que j’étais pas trop loin des Pyrénées, mais à aucun moment j’ai eu cette envie folle d’aller vers un sommet. D’habitude, je pars sous le coup d’une impulsion, parce que soudainement, j’ai envie de retrouver mes montagnes. Aujourd’hui, je suis là parce que… Bin je sais pas trop pourquoi je suis là, en fait.

Heureusement, en faisant demi-tour, je me retrouve avec le lac de Lhurs droit devant. Avec le soleil qui monte, la vue est absolument superbe. Je choisis cet instant pour faire quelques photos, et tenter de retrouver le plaisir d’être en montagne. À gauche, juste avant la cabane de Pouey, voilà la piste que j’aurais dû prendre, et alors que je m’élève vers le col sans nom qui mène à l’ascension du pic de Lhurs, je traverse deux névés. J’en profite pour faire des photos et des vidéos. J’ai promis à Aubin que si je voyais de la neige, je lui en ramènerais des images.

Je grimpe assez facilement jusqu’au col, qui me permet d’avoir deux vues vertigineuses : sur le versant derrière moi, et celui juste en face.

« Vertigineuses »… Nous y voilà.
Cette petite douleur au ventre, cette crainte en pleine renaissance. Rien d’alarmant, mais tout à coup, à vue d’œil, le Dec de Lhurs vient de devenir infranchissable. J’ai un aperçu de la totalité de l’itinéraire. Trop exposé. Ça y est, ça ne va plus. L’angoisse monte. Je ne peux plus regarder vers le haut, ni vers la gauche, ni vers la droite. Le chemin va devenir de plus en plus étroit.

Arrivée sur le col sans nom

J’arrive sur une poutre. Je bloque. L’herbe pique mes mains, mais je n’ai pas le choix : pour avancer à flanc de versant, je dois poser les mains. Je peux aussi m’arrêter là. Je n’arrive plus à avancer, mes jambes tremblent, je suis tétanisé. Je me dis que chaque pas que je fais, je vais devoir le refaire lors de la descente. C’est impensable d’aller plus loin. Je pensais faire un sommet un peu comme le pic d’Anie, quelque chose de pas trop exposé.

Alors que je perds une bonne trentaine de minutes sur ma poutre, l’obsession du retour me gagne. Ça va être plus difficile d’avancer vers le vide en descente. Je souffre. C’est finalement un petit peu ce à quoi j’avais renoncé sur le pic des Trois Rois. Si je ne suis pas à quatre pattes, j’en suis pas loin. C’était quoi ? 50 mètres tout au plus… La meilleure façon de me mettre dans l’inconfort pour le reste de la journée.

Je suis à présent en sécurité sur une petite plaine qui s’élève tranquillement vers la paroi du Dec de Lhurs. Parce que oui, s’il faut monter tout droit, ce qui semble être le cas, d’après mes observations, ça va être de l’escalade. L’avantage de monter tout droit de bloc en bloc, c’est que si je ne me retourne pas, je ne serai pas confronté à la vue du vide. Mais ici, ça semble impressionnant tout de même. Vertige réveillé, je progresse avec terreur, escaladant rocher après rocher. Vraiment, je ne suis pas à l’aise, mais si c’est ça jusqu’au bout, alors mon ascension est gagnée. Je prends le temps, je pose mes pieds, je m’assure qu’ils sont bien ancrés au sol. Même chose pour les mains. D’autant que je filme à la GoPro, ce que je n’ai pas réussi à faire sur la poutre. Quelques cairns me permettent de ne pas me perdre et de ne pas me confronter à une ascension impossible.

Rocher après rocher, je parviens, dans la douleur, à me hisser au sommet du Dec de Lhurs. Je suis en sécurité. Le sommet est vaste. Il s’apparente à une cuve cerclée de roche. En somme, aucun danger, mais aucun panorama à 360°. C’est pas grave… Je l’ai fait ! J’observe de chaque côté, les vues depuis le pic. Pas le moindre nuage, c’est magnifique. Mais je ne peux m’empêcher de penser à la descente. Passer ces blocs avec la vue du vide, et cette poutre… C’est extrêmement angoissant. Je vais prendre le temps qu’il faut, mais je dois attaquer cette descente sans crainte. Il est midi, j’ai mis plus de temps que prévu pour arriver là-haut, mais rien ne presse. Seul au monde, je me trouve un coin d’ombre pour manger, boire et reprendre des forces. Il me reste un peu moins d’un litre d’eau. Depuis les Spijeoles, je n’hésite plus à remplir mes bouteilles dans les cascades ou les sources. J’en ai repéré une au lac.

Ça fait pas loin d’une heure que je suis en haut. Ça va mieux, il est temps de redescendre. J’essaie de ne pas penser aux difficultés à venir. Le vertige m’empêche souvent de retenir les itinéraires que j’ai pris à l’aller. Mais ici, c’est sûr, je suis monté par là. Alors que je commence à descendre à travers les blocs, mon sac se coince sur les différents rochers. Ils n’étaient pas si hauts, de mémoire. Je m’arrête. Aucun cairn. Merde. J’essaie de me souvenir. L’angoisse revient. Je suis en train de comprendre que je ne suis pas monté par là, et devant moi : un vide abyssal. Mes jambes tremblent à nouveau. Je panique. J’étais certain d’être arrivé par là. Impossible. J’ai envie de hurler mais j’ai peur que ça provoque des éboulis de pierres. Il faut que je remonte sur le Dec de Lhurs. Je dois retrouver l’itinéraire avec les cairns et laisser le temps à ma peur de se dissiper.

D’accord, il y avait ce passage un peu dissimulé sur la gauche. Je repère un cairn, deux cairns, je suis bien monté par là, c’est une certitude à présent. Avec la même prudence que lors de la montée, j’attaque la descente avec beaucoup de prudence. J’anticipe chaque cairn et visualise l’itinéraire plutôt que de descendre bêtement. La peur n’est plus là, évitant de regarder le vide, il ne me reste de crainte que la poutre du col sans nom qui s’élève au-dessus du lac. Je parviens sans trop de difficulté en bas de la paroi rocheuse. Alors que je descends sur la petite plaine, je laisse l’angoisse m’envahir à l’idée de la poutre. Je ne sais même pas comment j’ai réussi à progresser dessus. Je jure qu’en temps normal, quelques années plus tôt, ou même l’année dernière, j’aurais pu faire demi-tour sans me poser la moindre question. Alors que je la cherche des yeux, je ne repère que le col. Pourtant, j’aurais juré que ce passage terrifiant se situait entre le col et la petite plaine qui mène à la paroi du pic.

Non ? Ça peut pas être ça… Impossible. Est-ce que je suis en train d’angoisser à l’idée de traverser la poutre, sur la poutre elle-même ? Je vois la totalité du chemin qui mène au col et je descends, en toute tranquillité, à l’endroit qui avait ouvert toutes les portes à la peur. Je suis sur la poutre et franchement, rien d’exceptionnel. Je suis debout, pas une seule main sur le sol et surtout, pas la moindre appréhension du vide. Arrivé sur le col, je me retourne. Dans un sens ou dans l’autre, les perceptions peuvent être amenées à changer mais ici, en l’occurrence, je pourrais passer dans les deux sens sans le moindre problème. Je ne comprends vraiment pas pourquoi je me suis retrouvé coincé ici il y a deux heures. Peut-on seulement guérir du vertige le temps d’une journée ?

Col sans nom et Dec de Lhurs derrière

Alors que je suis dans l’incompréhension la plus totale, un bruit chasse mes pensées : « Ksss ». Est-ce que ce serpent a voulu m’attaquer ? Quoiqu’il en soit, jamais avant ce jour je n’avais vu de serpent dans les Pyrénées. Avec la proximité de l’isard ce matin, la logique voudrait que je rencontre un ours dans la descente du lac de Lhurs. Je croise un homme sur le col. Comme j’ai manqué le chemin qui descend au lac, je prends le temps d’aller à sa rencontre. Visiblement, il semble qu’il se trouve à l’endroit où il a le moins envie d’être. Il souffle, il se plaint de la chaleur, il ne sait pas pourquoi il est monté jusqu’au col. Malgré tout, il prend le temps de me montrer le lac et les aiguilles d’Ansabère. Je lui souhaite bien du courage avant d’entamer la redescente du col.

Maintenant, et parce que je n’ai pas ressenti le moindre vertige depuis que je me suis retrouvé, par erreur, devant ce vide abyssal, j’envisage la possibilité d’avoir un grand pas en avant dans ma quête de guérison. Pas le choix, je vais vite devoir retourner dans les Pyrénées afin d’évaluer une éventuelle progression de mon appréhension du vide…

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