
29 mai 2026
Je passe une semaine émotionnellement compliquée. Depuis quelques jours, je sens que j’ai besoin de prendre l’air, de réfléchir. J’avais regardé la météo dans les Pyrénées. Que ce soit du côté de Peyragudes ou de Lescun, ils annonçaient des orages pour le week-end à venir. Rien d’étonnant après une telle chaleur. Je ne lâche pourtant pas l’idée et, ce midi, pendant ma pause, je jette un nouveau coup d’œil. Finalement, il fera beau à Lescun !
C’est le 30 mai 2025 que j’avais commencé ma saison pyrénéenne avec l’ascension du Dec de Lhurs sous une chaleur torride. Et sans neige… La neige, c’est la raison pour laquelle je préfère grimper en septembre ou en octobre. J’en ai une peur bleue. En 2018, dans la vallée du Lys, nous avions dû rebrousser chemin. Hors de question que je mette un pied dans la neige. On ne peut pas connaître l’épaisseur de la couche et, si une glissade est vite arrivée, c’est surtout l’idée de passer au travers qui me fout la trouille. Parce qu’on ne peut pas savoir ce qu’il y a dessous, ni surtout ce qu’il n’y a pas. Donc non. Jamais je ne mettrai un pied dans la neige. C’est une promesse de longue date…
Au mois de septembre, je m’étais fixé pour objectif de grimper sur le pic d’Ansabère, au lendemain de mon ascension compliquée du pic des Trois Rois. Je ne me casse donc pas la tête, l’objectif du week-end est tout trouvé. Je charge le parcours sur ma montre, mais ne prends pas le temps d’étudier le topo. Je survole le compte rendu de Mariano sur le site TopoPyrénées. Niveau randonneur, difficultés : aucune par temps clair et en l’absence de neige. Un pic facile. Exactement ce qu’il me faut.
30 mai 2026
Mon réveil sonne à 5 h. Je viens de passer une nuit catastrophique. Je le reporte à 6 h. Mon réveil sonne à 6 h. Je suis au bout de ma vie. Je le reporte à 7 h. Mon réveil sonne à 7 h. Je ne crois pas avoir cumulé plus de cinq heures de sommeil cette nuit. J’hésite à me lever, mais je sais d’avance que demain je regretterai de ne pas être parti dans les Pyrénées. Je traîne des pieds et démarre la voiture à 7 h 30.
Ça fait bientôt un mois que je n’ai pas fait de sport. Depuis la nuit du 7 au 8 mai, pour la course de la Passem. On y reviendra, mais depuis le Bazas-Langon, je me sens lessivé. Je n’arrive plus à courir, je suis fatigué, j’ai des vertiges à répétition et, sans muscles, sans cardio et sans repos, je crains que l’ascension du pic d’Ansabère se révèle plus compliquée que prévu. J’ai l’intention de bivouaquer sur le parcours et, avec quatre litres d’eau, mon sac va être plus lourd qu’il ne l’a jamais été.
Il est 10 h 30 quand je me gare sur le parking du pont Lamareich. C’est une première pour moi. Si je connais bien les parkings de Labérouat et de Napia, je me gare ici pour la première fois. Je charge mon sac sur mes épaules et connecte ma montre. Le chemin n’est pas indiqué. Normalement, une carte devrait s’afficher avec la piste à suivre en violet. Là, je vois seulement que la prochaine étape est à 1,6 kilomètre. Je ne réfléchis pas et prends la direction des cabanes d’Ansabère, indiquée par un panneau. Je pars vite et, après quelques minutes de marche, je suis déjà essoufflé. Il fait chaud et je sens déjà que le soleil va cogner toute la journée. Alors que j’avance sur le chemin de terre et de pierres, une voiture me dépasse. Je comprends alors que je ne suis pas garé sur le bon parking. C’est la raison pour laquelle l’itinéraire ne s’affiche pas sur ma montre. Mais hors de question de passer avec ma voiture ici. Il y a trop de pierres et de trous.
J’arrive, après trente minutes de marche, au véritable parking du pont Lamareich. Beaucoup de voitures. Je ne suis pas le seul à m’être aventuré dans les Pyrénées aujourd’hui et, enfin, je vois la trace violette de mon itinéraire s’afficher sur ma montre. Je prends quelques minutes pour regarder les prochaines étapes : les cabanes d’Ansabère, le col de Pétragème et enfin le pic d’Ansabère, dans six kilomètres.

Je transpire déjà beaucoup et je décide de ralentir la cadence afin de ménager mon souffle et mes jambes, qui commencent déjà à subir. Je suis fatigué comme jamais et mon inquiétude se réveille aux premiers étourdissements qui font leur apparition alors que je reprends la marche. Je décide de m’arrêter de nouveau pour m’hydrater. Fatigue, alimentation, contrariétés, le combo est parfait pour une randonnée qui pourrait se révéler merdique. Remarquez, je n’étais pas plus emballé lors de l’ascension du Dec de Lhurs, il y a tout juste un an.
Entre deux forêts, je découvre une vaste plaine agrémentée d’un cours d’eau et d’une cascade. L’eau coule à flot et je viens à l’instant de me souvenir que, si elle coule avec une telle abondance, c’est certainement à cause de la quantité record de neige tombée cette année. Si je n’avais pas eu de problème avec la neige il y a un an, c’était aussi parce qu’il n’en était presque pas tombé. Je trouve l’endroit superbe. De l’herbe verte et des fleurs partout, des rochers et des sapins disposés à merveille. Je décide d’y installer mon bivouac à mon retour du pic. L’idée d’être bercé par le bruit de l’eau qui ruisselle me réjouit d’avance.

J’arrive aux cabanes d’Ansabère après deux heures de marche. Toujours lessivé, les étourdissements s’accumulent. Il est 12 h 30, il faut que je me trouve un coin d’ombre et que je mange. Je décide de ne pas m’arrêter aux cabanes. Il y a beaucoup trop de monde ici. Mais je suis exposé à un soleil qui cogne sans relâche. Je lève les yeux. Je repère les aiguilles d’Ansabère et ce qui doit être le pic. J’ai enfin un aperçu de l’ascension qui m’attend, et elle paraît plus rude que je ne l’avais imaginée. Je délaisse les cabanes et continue de m’élever à la recherche d’un coin d’ombre.

C’est un cauchemar. Chaque pas me fait grimacer. J’ai mal aux jambes. Je commence à craindre de ne pas avoir la condition physique nécessaire. Je n’aurais peut-être pas dû venir ici alors que j’ai arrêté de courir et que le moindre effort provoque une fatigue musculaire extrême. La chaleur ajoute une difficulté supplémentaire de taille et, si je ne trouve pas rapidement un coin d’ombre pour manger et m’hydrater, les vautours se satisferont de ma carcasse. J’ai peur de ne pas pouvoir aller au bout de cette ascension. Pourtant, je suis bien placé pour connaître les exigences de la montagne.
Alors que je m’élève en direction du pic, je repère chaque arbre, chaque rocher qui, de loin, pourrait constituer un coin d’ombre idéal pour marquer une pause. Je m’arrête toutes les deux minutes, épuisé par l’intensité de l’effort. La gueule ouverte, je titube. Il faudrait que je puisse enclencher un mode automatique. Je me retourne le moins possible. La vue du vide, cumulée à ma fatigue, pourrait bien me faire vaciller.
STOP ! Je n’en peux plus. Je n’y arrive plus. Batterie HS, je m’assois sur un rocher en plein soleil. J’ai compris que de l’ombre, je n’en trouverai pas. J’ai eu le nez creux quand, au dernier moment, j’ai ajouté de la crème solaire dans mon sac. Pourtant, j’ai horreur d’en mettre, mais cette fois, il ne faudrait pas qu’en plus de tout le reste, je me chope une insolation. Les jambes, les bras, le cou, j’en mets partout. Grandes gorgées d’eau, saucisson, compotes, barres de céréales. En plein soleil, je me fais mon festin de randonnée en regardant au loin les cabanes d’Ansabère, devenues minuscules.

Rien ne presse. Il est encore tôt et, en plus, je dors ici. Et même si je n’ai pas le temps de rejoindre mon aire de bivouac avant la tombée de la nuit, ce n’est pas grave, j’en trouverai une autre. Elle tombe à quelle heure, la nuit, un 30 mai ? Après quarante-cinq minutes de pause, je décide de reprendre mon ascension. Je ne suis plus le même homme. Si je souffre toujours à chaque pas, les étourdissements ont disparu. Je suis rassuré d’avoir mis de la crème solaire. Je pense que c’était le bon moment et, moi qui suis phobique des coups de soleil, je ne devrais pas avoir ce problème. Prochain objectif : le col de Pétragème, à 2 082 mètres d’altitude.
J’entends un hurlement suivi d’un long éboulis de pierres. Je sursaute et lève aussitôt les yeux vers la petite aiguille d’Ansabère. La petite aiguille, qu’on appelle le Spigolo, est l’une des voies les plus difficiles du secteur. Trois hommes sont suspendus au milieu de cette immense paroi verticale. Ils sont en train de s’engueuler. Pour moi, c’est une vision d’horreur qui me noue instantanément l’estomac et réveille enfin la sensation de vertige que je n’avais pas encore éprouvée jusqu’alors. J’écarte les bras pour assurer mon équilibre sur l’étroit sentier où je me trouve. Je constate qu’il fut un temps où j’aurais été très mal à l’aise à cet endroit. Pourtant, jusqu’à cet instant, je n’avais ressenti aucun malaise. Je décide de poursuivre mon ascension en ignorant les cris qui proviennent de l’aiguille.

Nouvelle vision d’horreur après un virage. Il y a de la neige jusqu’au col de Pétragème, qui est encore loin. Je rencontre trois randonneurs à l’arrêt : un duo et un solitaire. Aucun ne veut enfoncer son pied dans la neige. Pourtant, le chemin est tracé et a probablement été emprunté plus tôt dans la journée. Moi, ce n’est même pas la peine d’y penser. L’excuse est parfaite pour abandonner. Nous nous saluons tous face à l’impressionnant névé. Le duo décide de rebrousser chemin, suivi par le solitaire. Me voilà à présent seul. J’en profite pour poser mon sac et m’hydrater avant de repartir. Je reste là une quinzaine de minutes à admirer et photographier le manteau blanc, sous les cris qui continuent de résonner depuis l’aiguille.
Alors que je suis sur le point de faire demi-tour, je me dis que peut-être c’est faisable. J’attrape mon sac et décide de faire mes premiers pas dans la neige. C’est terrifiant. Je mets les pieds dans les traces déjà faites. J’ai la boule au ventre, mais j’avance. Je lève les yeux, il en reste encore beaucoup à franchir. Trois cents mètres, peut-être plus. Je passe à côté d’un gros rocher autour duquel la neige a fondu. Je regarde. La vision du trou est horrible. Je n’en vois pas la profondeur, mais je comprends que la couche de neige est très épaisse. Je comprends surtout que la neige fond par en dessous et que j’ai probablement le pied posé sur une couche de neige suspendue dans le vide. Mon cœur accélère. Je suis à deux doigts de me foutre à chialer. Tant bien que mal, je fais demi-tour et décide d’aller rejoindre la terre ferme. Je chute. Et oui, la neige, ça glisse ! Mais surtout, ça brûle. Je me relève et, à quelques pas du sol ferme, j’appelle Aubin en visio, il faut qu’il voie ça. Il me dit qu’il y a quelqu’un derrière moi. Je ne peux pas me retourner. Je lui demande plus de détails. Il semble que quelqu’un soit en train de descendre la neige dans ma direction.

Je pose mon sac sur le chemin, je m’hydrate de nouveau et attends les trois hommes qui descendent du col de Pétragème. Ce sont des jeunes. Je leur demande s’ils sont allés sur le pic. Oui. J’explique qu’en plus d’avoir le vertige, la neige me tétanise. L’un d’eux me confirme que, dans ces circonstances, ce serait peut-être plus simple de s’arrêter là, d’autant que, si l’ascension finale est complètement déneigée, il y aura encore des névés à franchir après le col. Je suis conforté dans ma décision de rebrousser chemin. Je les remercie tous les trois et les regarde partir sous les cris qui proviennent de l’aiguille. Je jette un œil, aucune progression.
Je charge de nouveau mon sac sur les épaules, prêt à regagner mon aire de bivouac. Alors que j’entame la marche retour, je ne peux pas m’empêcher de penser que si eux sont arrivés jusqu’au pic, alors je le peux aussi. Demi-tour ! Cette fois, je suis prêt à en découdre. Et puis, si je tombe dans un trou, eh bin je tombe dans un trou, mais au moins je ne rentrerai pas avec cette sensation de ne pas avoir tout essayé. Traumatisé mais déterminé, pas après pas, je m’élève vers le col de Pétragème. Je glisse, je chute, je me relève. Plus rien ne m’arrêtera à présent. Mais la fatigue est extrême. Le traumatisme a rendu mes jambes encore plus fébriles et, alors que je tremble, je sens que je peux cramper à tout moment.
À mi-parcours avant le col, une large bande rocheuse se dessine dans la neige. Il y a au milieu de cette bande un gros rocher prêt à m’offrir son ombre. Je m’assois aussitôt. Dos au col, je fais face à l’aiguille. Heureusement que je suis assis parce qu’à nouveau, un éboulis de roches résonne dans la vallée. Le bruit est saisissant. Je mange encore et j’attrape mon téléphone. Instagram ! Il faut que je me change les idées et que je voie autre chose que la montagne. Il faut que mon cœur réduise sa cadence. Je fais des stories, je scrolle, j’oublie où je suis, je m’apaise. C’est très efficace. Je reste pas loin d’une heure sous ce rocher avant de relever mon cul. Il est temps d’aller découvrir ce col. Alors que je reprends la marche, je trouve sous le rocher derrière le mien un homme qui attend que ses potes redescendent. Je lui dis que nous venons de passer une heure à vingt mètres l’un de l’autre. Si j’avais su…
Je reprends mon ascension dans la neige. Je suis plus à l’aise à présent et j’ai moins peur de passer à travers. Mais c’est très technique et ça demande une vigilance continue. Je m’arrête tous les cinq à six pas pour reprendre mon souffle. Je chute. Ici, la pente est rude. Le cul par terre, je tente de caler mes pieds pour me relever. Je claque mon talon dans la neige pour me faire une prise, mais sous le coup de l’impulsion, je suis emporté dans la pente. Je panique. J’appuie fort sur mes talons, ça ne marche pas. Je mets les mains, ça brûle. Après plusieurs mètres de chute, j’arrive enfin à caler mes pieds pour stopper la glissade. Je viens d’avoir la peur de ma vie. Mon cœur bat la chamade. Je dois réchauffer mes mains et mon coude qui brûlent. J’arrive à me remettre debout. C’est un cauchemar et un supplice de devoir remonter les dizaines de mètres perdus dans la glissade.

J’arrive enfin sur le col de Pétragème. Quelle épopée pour en arriver là ! Alors que je n’ai pas encore attaqué l’ascension du pic, j’ai déjà vu défiler toutes les émotions. Deux hommes avancent vers moi. Je leur dis que leur ami les attend sur la barre rocheuse et je demande des informations sur les névés à venir avant le pic. Il y en aura juste un. Un névé pas méchant. Rien à côté de ce que je viens de passer. Je les remercie avant de reprendre mon ascension. J’arrive au névé après quelques minutes de marche. Trente mètres de neige, pas plus, et pas trop en pente. Ça va le faire. Mais surtout, d’où je suis, j’ai enfin une vue sur l’ascension finale qui m’attend. Et à vue d’œil, malgré la fatigue, ça se fera les doigts dans le nez. Je décide de délester mon sac sous le seul sapin visible à l’horizon. Je n’aurai aucun mal à retrouver mes affaires.

Léger, j’attaque l’ascension qui me permettra, dans quelques minutes, de conquérir un nouveau sommet. Si chaque pas est difficile, le fait d’arriver à destination renforce une détermination que plus rien ne pourra ébranler. Il faut parfois s’aider des mains, rien de méchant. Le vide ne me fait presque aucun effet et, après vingt minutes de la portion peut-être la plus facile de toute la randonnée, je me hisse enfin sur le pic d’Ansabère avec une émotion pas des moindres. Et sur la crête sommitale, je comprends qu’il n’y a nul autre endroit où je voudrais être en ce moment. Le bonheur absolu d’être au sommet et de faire face à la grande aiguille d’Ansabère, plus haute d’une quinzaine de mètres, mais infranchissable. Je passe une heure sur le pic. Une heure à profiter d’une vue imprenable, conscient qu’à ce moment précis, j’ai le privilège d’être où je suis.







À mes yeux, il n’existe pas de sensation plus parfaite que celle d’arriver au sommet. Je ne m’en lasse pas. Dans cette période particulièrement troublée, je ne trouve pas de réponses sur le pic d’Ansabère, mais une forme de bien-être brut, presque total, qui me requinque pour les semaines à venir. Le retour, lui, sera tout sauf paisible : chutes à répétition dans la neige, pluie, brouillard sur mon aire de bivouac, et finalement un retour au parking avant la tombée de la nuit. Bref, la saison pyrénéenne 2026 est officiellement ouverte.

