
Ça fait longtemps que cette idée me trotte dans la tête : ouvrir ce blog à d’autres récits. Je ne suis pas le seul à courir, ni le seul à arpenter les sentiers ou gravir les montagnes. Derrière chaque dossard se cache une histoire différente, une façon unique de vivre l’effort, le doute, la joie ou la douleur.
Alors que Céline est en train d’écrire le récit de son marathon de Paris, j’avais également proposé à Morgane de raconter son marathon de Blaye, celui où elle est passée sous la barre des quatre heures. Mais ce week-end, les choses se sont présentées autrement.
Cette fois, nous étions tous les deux sur la même ligne de départ. Les mêmes chemins. Les mêmes fossés. La même chaleur. Les mêmes kilomètres. Et pourtant, nous n’étions pas dans les mêmes dispositions. Les mêmes kilomètres nous attendaient, mais pas les mêmes pensées. Et c’est précisément ce qui rendait l’expérience intéressante à raconter. Alors pourquoi ne pas écrire cet article à quatre mains ? Deux coureurs. Deux états d’esprit. Deux regards qui se croisent sur les mêmes sentiers.
Ceci est le premier article invité de ce blog. Et s’il pouvait vous donner l’idée d’écrire, de raconter vos aventures, sachez que ce blog est désormais ouvert.
Samedi 13 juin
Josselin
Il est 13h02 lorsque je reçois le message que j’attends depuis bientôt deux semaines.
Je le lis une première fois. Une deuxième. Ce n’est pas du tout ce que j’espérais. Je repose mon téléphone sur la table du salon et reste quelques instants à fixer le vide. Depuis le Bazas-Langon, je ne me suis pas vraiment bougé le cul. Fatigue, vertiges à répétition, zéro à un footing par semaine. Je récupère doucement, j’essaie d’arranger mon alimentation et de réduire la charge émotionnelle et mentale que je m’inflige depuis des mois. Le sport est passé au second plan et, pour être honnête,il ne me manque pas vraiment.
Je me suis réveillé quelques heures plus tôt avec la motivation d’une huître. J’ai envoyé un message à Morgane pour lui dire que j’hésitais encore. J’ai envie d’aller aux Trottebiots mais je ne m’en sens pas capable. Je traîne des pieds depuis le réveil. J’ai deux machines à faire. Pas envie. Pas envie de sortir. Pas envie de courir. Pas envie de bouger mon cul. Le message est toujours là, affiché sur mon téléphone. Moi qui pensais avoir fait suffisamment d’efforts lors de ma visite du sanctuaire de Lourdes. Moi qui pensais avoir suffisamment espéré. Le peu de foi qui m’animait depuis quelques jours vient de se volatiliser en quelques secondes.
Je relis le message une dernière fois. Je ne sais pas quoi répondre. Là maintenant, deux options se présentent à moi : soit je reste affalé comme une merde sur mon canapé à ressasser les mêmes pensées, soit je vais me défouler sur les Trottebiots. Une semaine plus tôt pourtant, je n’avais pas prévu d’y participer puisque je ne savais même pas que les Trottebiots auraient lieu ce 13 juin.
Le 6 juin, je croise J.R. à un baptême. Nous discutons longuement et il finit par me proposer d’aller boire une bière après le trail des Trottebiots qui aura lieu la semaine suivante à Cudos. J.R. était déjà présent l’année dernière. Moi, je n’avais pas envisagé une seule seconde de refaire cette course. Pour être honnête, je n’avais même pas envisagé de courir tout court. Mais la bière possède parfois un pouvoir de persuasion étonnant. Après tout, il serait peut-être temps de reprendre les choses en main. Le Petit Biot et ses neuf kilomètres pourraient constituer une bonne occasion de reprendre la course et d’attaquer enfin ma prépa pour le marathon de Bordeaux qui se déroulera le 8 novembre prochain.
Deux jours plus tard, c’est Morgane qui me demande si je vais faire les Trottebiots. Elle s’est inscrite sur le nouveau combiné : le Petit Biot, neuf kilomètres en nocturne le samedi soir, puis le Grand Biot, dix-sept kilomètres le lendemain matin. Nous discutons un moment. Il n’est absolument pas question pour moi d’envisager ce combiné. Me foutre vingt-six kilomètres dans les pattes alors que j’ai quasiment arrêté de courir depuis des semaines, je peine à imaginer la douleur. Pourtant, à mesure que la conversation avance, l’idée commence à faire son chemin. Je sais déjà que c’est une mauvaise idée. Je sais aussi que j’ai envie d’essayer.
Trois jours plus tard, je pars à Lourdes avec des collègues et des résidents de l’EHPAD dans lequel je travaille. Nous rentrerons jeudi soir et, avant le départ, j’envisage surtout la possibilité de passer deux nuits extrêmement compliquées. Mais contre toute attente, il se produit exactement l’inverse. Je reviens de ce voyage reposé, apaisé et serein. Vous le savez, j’ai depuis longtemps une certaine curiosité pour les sujets qui touchent à la spiritualité. Je ne sais pas exactement ce que j’étais venu chercher à Lourdes. Je ne sais pas davantage ce que j’y ai trouvé. Mais je reviens profondément bouleversé.

Malgré cela, je reste convaincu qu’aller faire le combiné des Trottebiots est une connerie. J’ai pris du poids ces derniers mois. Je ne supporte plus vraiment de monter sur une balance. Je manque d’entraînement et les vertiges continuent de revenir régulièrement. Tout indique que je devrais rester chez moi. Pourtant, ce samedi 13 juin à 13h02, alors que je suis assis dans mon salon à fixer mon téléphone comme un imbécile, quelque chose bascule. Je me lève, je prépare mes affaires et je prends ma décision.
J’envoie un message à Morgane. Morgane est arrivée chez les Rapetou il y a un peu plus d’un an…
Morgane
Par où et comment commencer ? Comment en suis-je arrivée là, à mettre en mots le dernier challenge dans lequel je me suis lancée sans trop réfléchir ? Pour répondre à ces questions, il faut sans doute remonter quelques années en arrière.
En juin 2023, je tombe la tête la première dans la marmite de potion magique de la course à pied et du trail après une vie entière de sédentarité. C’est avec l’insouciance, la naïveté et certainement autant de grâce qu’Obélix que je me rends au trail de la Saint-Clair, organisé ce jour-là par le club d’une amie. Et là, c’est le coup de foudre. Neuf kilomètres de joie, de rencontres, d’aventure et de douleur. J’arrive deuxième, mais en partant de la fin. Et encore, c’est parce que la dernière de la course m’a laissé la place. Je ne la connaissais pas. Elle m’a coachée et accompagnée jusqu’à la ligne d’arrivée.
J’enchaîne cet été-là les trails alors même que je n’y connais rien. Mon premier semi officiel ? Pourquoi se contenter de 21 km alors qu’il y a le trail de Bouliac une semaine après le semi de Bordeaux, pour lequel je n’ai pas réussi à obtenir de dossard ? C’est ainsi que je me lance dans cette balade de 25 km avec 600 m de D+ dans la gadoue. C’était cet automne où il n’a pas arrêté de pleuvoir pendant des semaines, vous vous souvenez ? Dans ma tête, ces 3 h 30 étaient épiques. Mais loin d’être refroidie, cette expérience n’a fait que confirmer une chose : courir longtemps, j’aime ça !
Et comme j’avais lu et entendu partout qu’il ne fallait pas faire de marathon trop tôt après avoir commencé la course à pied, mon esprit de contradiction me pousse à m’inscrire au Marathon des 4 Saisons d’Arcachon en mars 2024. Je me prépare comme je peux, entre le boulot, les enfants, la vie et tout le reste. Je découvre les plaisirs, mais aussi les difficultés, de cette distance si particulière.

Cette expérience a marqué le début du reste de ma vie. Chez moi, elle a remis en mouvement quelque chose de très profond. Avoir été capable de courir un marathon simplement parce que je l’avais décidé, et de le faire seule, c’était la preuve que j’étais capable de tout. Plus de pensées limitantes : tout, ou presque, me paraît désormais possible.
Les mois qui suivent sont difficiles. Les courses et les projets ont disparu, mais je continue à enfiler mes baskets pour m’aider à traverser cette période. En avril 2025, je m’inscris aux Rapetou. Vivant désormais seule avec mes deux enfants, je n’ai pas beaucoup de disponibilité pour courir avec le club, mais les quelques fois où je peux m’y rendre sont toujours des moments de convivialité qui me nourrissent. La collection de BD Picsou que j’ai conservée ne fait que renforcer mon attachement à ce club. On y trouve des personnes de tous horizons, de tous âges et de tous milieux. Et surtout, on y parle course à pied un peu, beaucoup et passionnément !
L’année 2025 sera marquée par le Trail de l’Argent Double, inoubliable lors du week-end du club, puis par le Marathon du Cap Ferret en octobre.
En mai 2026, je me lance avec Margaux (grâce à qui je me suis inscrite aux Rapetou d’ailleurs), ainsi que Johanna, David et Pascal, tous trois de l’Élan Girondais, parce que c’est aussi un club très cool avec de super personnes. Désolée, Josselin, mais je n’arrive pas à réécrire sur une course que j’ai déjà faite (c’était la proposition initiale). Ceux et celles qui seraient curieux pourront aller jeter un œil à mon Facebook, où j’aime bien raconter mes péripéties et mes histoires de course. Fabrice, le coach, m’a concocté une super prépa et, sur ce marathon, j’arrive à passer sous la barre des quatre heures. J’en ressors épuisée, mais galvanisée.



Un mois plus tard, je me lance pour la quatrième année consécutive sur le trail de la Saint-Clair à Gironde-sur-Dropt. Cette fois, je termine deuxième, mais en partant du début ! Drôle de sensation. Je profite de ce moment. Il fait beau et j’adore le trail ! Jean-Michel et Damien sont là, on papote. Ça démarre, ça part vite, très vite. Damien disparaît ; on le reverra à l’arrivée, n’est-ce pas ? Jean-Michel aussi part fort. Je le rattrape un peu plus tard et nous ferons cette course presque côte à côte.
Nous faisons tous les trois un podium, puis nous allons boire une bière. Mes enfants sont là, ma mère aussi. Je retrouve Johanna, David et Pascale, avec qui j’ai couru le marathon de Blaye. L’Élan, c’est le premier club avec lequel j’ai couru, en m’incrustant certains dimanches matin avant même d’adhérer aux Rapetou. Alors forcément, j’y suis attachée. Je rentre chez moi pleine d’énergie et me projette déjà sur une prochaine course. Le week-end suivant, à Cudos, a lieu le combiné des Trottebiots : 9 km en nocturne et 17 km le lendemain matin.
La présence d’une amie qui m’est chère achève de me convaincre : je vais tenter ce combiné. Je me rappelle mon erreur sur le marathon de Blaye et je cherche à connaître le dénivelé de ces trails. Je contacte Josselin, me souvenant qu’il l’a fait l’année précédente. Au fil de la conversation, nos échanges font germer en lui l’idée de participer au combiné lui aussi. Pour moi, plus on est de fous, plus on rit.
Je regarde la liste des inscrits. Nous ne sommes que deux femmes sur le combiné ! Plus les courses s’allongent, moins il y a de femmes. Pas assez de temps pour s’entraîner, trop de charge mentale, un manque de confiance en leurs capacités, de la culpabilité à consacrer du temps au sport… et j’en passe. Je croise les doigts pour que l’année prochaine nous soyons plus nombreuses.
Je me suis d’ailleurs lancée dans mon deuxième marathon avec cette idée en tête : démontrer qu’il m’était possible de prendre soin de mes enfants, de travailler, de gérer ma maison, le stress du quotidien, et de continuer à faire ce que j’aime : courir. Et courir des marathons ! Le plus difficile, finalement, c’étaient les séances où, telle une hamster dans sa roue, je faisais du tapis de course enfermée dans mon garage alors qu’il faisait mille degrés ! Bon, en vrai, c’était quand même dur et fatigant de tout concilier.
Mais revenons-en aux Trottebiots. Josselin s’est inscrit. Je prédis qu’il va me détester et ça me fait rigoler. En réalité, je lui ai juste demandé quel était le D+ ; il a fait le reste tout seul. Il fait beau, on s’équipe. Je n’arrive pas à mettre mon dossard avec les aimants fournis. Je passerai les détails de mes nombreuses tentatives infructueuses, dont Josselin a été le témoin. Le porte-dossard, c’est la vie !
Josselin
Je ne suis pas dans un grand jour. Je bougonne. Je suis fatigué et je ne me sens pas d’attaque. Morgane, elle, semble en pleine forme. Elle galère à mettre son dossard. C’est drôle. Alors que le soleil commence à se coucher, je profite de sa bonne humeur pour retrouver le sourire et positiver.
Morgane
Je suis contente d’être là. Je retrouve aussi Manon, une amie, peut-être une future Rapetou, ainsi que David, de l’Élan Girondais. Petite photo avec Josselin avant le départ, puis on se lance.

Morgane
J’adore le trail nocturne. Je crois même que c’est ce que je préfère. Certains écoutent de la musique psychédélique en boîte de nuit en prenant des substances illicites. Moi, je m’inscris sur une course, je mets mes écouteurs avec de la musique qui pulse et je sens mon cœur battre à toute vitesse. Je me coupe du monde tout en étant, justement, hyper connectée à ce qui m’entoure.
Josselin
Si je ne vise aucun objectif sur ces deux courses, je garde tout de même en tête que c’est ici même que j’ai décroché mon seul et unique podium depuis que je me suis mis à la course à pied. Alors pourquoi pas après tout ? À mesure que l’heure avance, la chaleur finit par devenir supportable. La fraîcheur gagne peu à peu du terrain et je me dis que c’est peut-être de bon augure. À 22 heures pile, un coup de fusil donne le départ. Je n’ai pas de souvenir très précis des Trottebiots de l’année dernière mais, à mesure que j’avance, je reconnais le parcours. Dans quelques minutes, nous serons plongés dans le noir complet. Nous sommes tous équipés de lampes frontales. Si Fred, l’un des co-présidents des Rapetou, m’a déjà embarqué dans quelques entraînements nocturnes du côté de Saint-Martin-de-Sescas, c’est la première fois que je participe à une véritable course de nuit.
Après deux cents mètres, je décide d’accélérer et de lâcher Morgane. Contre toute attente, je me sens plutôt bien et le souvenir du premier kilomètre descendant remonte peu à peu. Je me laisse porter par la pente. Contrairement à l’année dernière, le terrain est extrêmement sec et poussiéreux. Je tente d’évaluer mes capacités et comprends très vite qu’avec l’arrêt du sport, je vais devoir surveiller ma respiration si je ne veux pas subir la pointe.
Les choses se compliquent après le premier kilomètre. J’avais oublié à quel point le trail des Trottebiots était technique avec ses innombrables buttes et fossés à franchir. Des buttes hautes, des fossés profonds qui demandent à la fois de la force et de l’agilité. Si l’agilité est toujours là, je peine énormément à trouver la force. Entre le premier et le deuxième kilomètre, les groupes se forment naturellement. Je me retrouve à la queue d’un peloton d’une dizaine de coureurs avec personne derrière moi. Les nombreux obstacles et virages ralentissent régulièrement le groupe et me permettent à chaque fois de récupérer un peu de souffle.
Morgane
Je suis galvanisée. Je slalome sur les singles, je garde de l’explosivité dans les montées, je descends en contrôle. Enfin… en contrôle. Au début, oui. Mais pas tant que ça, car aïe : je me tords la cheville une première fois. Puis une deuxième. Je sais que je me suis fait mal. La douleur passe rapidement, mais le parcours est casse-pattes. Je voulais me préserver, pourtant je cours comme une dératée avec ma cheville qui me lance de temps en temps.
Josselin
Alors qu’en pleine forêt il fait déjà nuit noire, je sens quelque chose venir frotter contre mon mollet gauche à chaque foulée. Est-ce que j’ai vraiment oublié de faire un double nœud ? Oui, c’est tout à fait possible. Je n’arrive pas à voir correctement avec ma frontale. Si je baisse trop longtemps la tête dans ces singles très étroits, je vais finir encastré dans un arbre. À vrai dire, à cet instant précis, ce n’est peut-être même pas la pire des solutions.
Quelques centaines de mètres plus loin, nous débouchons sur une longue ligne droite. Probablement un de ces chemins prévus pour les véhicules de secours. Je baisse enfin la tête. Mon lacet est bien défait. Je m’arrête. Je galère. La panique de voir mon groupe me distancer me fait perdre mes moyens. Tant bien que mal, j’arrive à nouer ma chaussure droite puis à refaire la gauche. Lorsque je relève la tête, l’écart qui s’est creusé avec mon peloton est énorme. Je me retourne. Une lumière approche derrière moi. Je me relève d’un coup. Premier vertige. Ça ne va pas. Je souffle profondément et reprends ma course.
J’ai ralenti. Pourtant, j’aurais dû avaler cette portion roulante. Impossible. Je n’ai pas de souffle, le ventre vide et rien à manger. Alors que j’entre de nouveau dans la forêt, je réalise que je suis en train de me faire décrocher et qu’il serait peut-être plus judicieux d’attendre les coureurs qui remontent derrière moi.
À 5,5 kilomètres, j’ai pourtant un net regain d’énergie. Je bois de grandes gorgées dans mon sac d’hydratation et, à trois kilomètres et demi de l’arrivée, je réalise qu’il me reste encore un peu de jus. J’accélère et recolle à la queue de mon groupe. Les deux derniers se sont fait distancer. Je les dépasse. Nous sommes sur un single et le dépassement n’est pas évident. Cherchant à ressouder le peloton, je viens surtout de me mettre une pression énorme. Mon cœur bat la chamade. Je ne peux pas me permettre de craquer maintenant et je dois maintenir une allure qui me pompe tout mon oxygène. Je me sens très mal. J’ai la tête qui tourne. Je m’écarte du sentier pour laisser passer mon poursuivant. Je ne vois même plus la lumière du dernier du groupe. Il est cuit. Je tente de suivre. C’est insoutenable.
Morgane
Sur la deuxième partie de course, j’aperçois devant moi le maillot vert des Rapetou. C’est Josselin. Je suis encore loin, mais j’ai toujours du jus et certains commencent à lâcher. Petit à petit, je le rattrape. J’espère simplement que me voir revenir sur lui ne va pas lui plomber le moral. Pour avoir lu ses articles, je sais qu’il se passe au moins autant de choses dans sa tête que dans la mienne lorsqu’il court. Mais je suis sans doute bien moins dure envers moi-même que lui quand je flanche.
Moi, je suis contente qu’on soit deux. On fait un bon bout de chemin ensemble. Je m’encourage à voix haute : « Allez ! On tient ! Allez ! » Et Josselin m’envoie balader en me criant de garder mon souffle parce qu’il croit que je lui parle !Mais non, Josselin ! Tu sauras désormais que je me parle toute seule quand je cours. Et à voix haute, en plus.
Josselin
À 6,5 kilomètres, j’entends courir derrière moi. J’avais imaginé que le dernier du groupe était définitivement cuit. Je me suis trompé. J’entends des « Allez », des encouragements, une voix de femme. C’est Morgane. Elle arrive à mon niveau. Ma bouée de sauvetage. Je profite de sa présence pour tenter de m’accrocher. Elle semble encore pleine d’énergie alors que je suis au bord de l’implosion. J’entends ses encouragements, ses « ça va le faire », ses « allez ». Je finis par lui lâcher un « ta gueule » en lui disant de garder son souffle et de partir devant. Je n’imagine pas une seule seconde qu’elle ne me parle même pas.
À 7,6 kilomètres, je comprends que je ne pourrai pas la suivre. Mes jambes avancent encore mais je n’ai plus aucune énergie. Je suis à plat. Je laisse définitivement partir Morgane et me retourne. Personne derrière. Mon objectif change immédiatement. Ne plus me faire dépasser. Ce serait déjà une victoire.
À 8,4 kilomètres, je vois encore sa lumière devant moi. Je m’accroche mais la vérité, je suis en train d’agoniser. Je ralentis encore. Surtout, je sens que je ne dois pas m’arrêter. Si je m’arrête, je tombe. J’en suis convaincu. Quelle horreur. Et dire que demain matin il faudra recommencer pour dix-sept kilomètres. J’entends finalement la sono. Je regarde ma montre. S’il n’y a pas d’erreur, l’arrivée est proche.
Morgane
Je termine la course quatrième féminine, ravie, mais un peu inquiète pour ma cheville. Josselin franchit la ligne d’arrivée juste après et nous gratifie d’un petit malaise vagal, en toute dignité, assis sur une chaise. Je respecte et je le laisse gérer.
Josselin
Je franchis enfin la ligne. Je vois Morgane s’avancer vers moi. Je titube. Je suis en train de faire un malaise vagal. Elle me conseille de m’allonger, de lever les jambes. Je sais qu’elle a raison. Je m’assieds quand même sur une chaise. Dix minutes. Quinze peut-être. Vingt. Je ne sais plus très bien. Une seule pensée tourne dans ma tête : ça ne va pas le faire pour demain.

Dimanche 14 juin
Morgane
Le lendemain matin, il fait déjà chaud lorsque nous arrivons sur la ligne de départ. Ma cheville est un peu gonflée. Je sais que je ne sortirai probablement pas indemne de ce combiné.
Josselin
J’ai dormi quoi ? Six heures ? Un peu plus peut-être. Je me sens extrêmement fatigué. À peine le tiers de mon combiné est derrière moi que j’ai déjà l’impression d’avoir vidé la batterie. Il est 9 heures quand j’arrive à Cudos. Je retrouve Amandine des Rapetou, venue participer au Petit Biot un an seulement après son accouchement, puis J.R. et sa compagne Aude. Morgane arrive à son tour avec une amie. Le départ va bientôt être donné. Cette fois, en plus du litre d’eau dans mon sac, j’ai pensé à prendre des purées énergétiques Baouw. Fini les gels Overstim qui éclatent systématiquement dans mes poches au moment où j’en ai besoin.
Morgane
Photo avec Josselin et Amandine, et c’est parti.

Josselin
Alors que nous nous dirigeons vers la ligne de départ, Morgane me propose de faire ce Grand Biot à deux. J’accepte la proposition. Mais je le sais d’avance, c’est une mission impossible. Pourtant, après la course de la veille, sa cheville a doublé de volume. Elle s’est fait très mal sur une mauvaise réception. Mais je la connais suffisamment pour savoir qu’elle passera au-dessus de la douleur aussi longtemps que possible.
À 9h30, le départ est donné sous une chaleur déjà insoutenable. Je m’élance aux côtés de Morgane. Le premier kilomètre descendant reste le plus facile et, même si je me sens légèrement mieux que la veille, je sais que je n’ai encore rien vu des difficultés qui m’attendent.
Morgane
Malgré le baume du tigre et le Doliprane (oui, je sais, j’ai triché), ça tire au niveau de la cheville. Je pars donc avec prudence. Il y a beaucoup plus de monde que la veille. Mais il y a aussi une bonne surprise : aucune courbature ! Youpi !
Josselin
Après deux kilomètres, je commence déjà à dire à Morgane que je ne la suivrai pas. Je vais tout donner pour rester avec elle le plus longtemps possible mais, alors que c’est elle qui mène l’allure, je suis déjà incapable de passer devant pour prendre le relais. Je fixe simplement ses pieds. Mode robot enclenché. J’alterne l’eau et les purées énergétiques. J’essaie d’en faire l’économie mais je vois bien que ça me fait du bien.
Morgane
On retrouve les mêmes montées et descentes casse-pattes. L’énergie n’est plus tout à fait la même, mais aujourd’hui je vise la régularité et la solidité. Concernant la solidité, j’ai quand même un doute : je manque de me vautrer au moins quatre fois ! Je ne sais pas qui a le plus peur : moi ou le gars juste derrière, qui doit se demander si je vais finir par m’étaler sur lui. L’idée me fait rire mais, par précaution, je me concentre pour lever un peu plus les jambes. J’ai moins de lucidité que la veille.
Josselin
J’ai réussi l’exploit de faire une mauvaise manipulation sur ma montre. Impossible de revenir à l’écran habituel. Je ne peux plus voir ni la distance ni l’allure. Je distingue uniquement le tracé du parcours. Tant pis.
Morgane
Nous faisons une grande partie de la course ensemble avec Josselin. Il assiste à mes grimaces lorsque je me retords la cheville ou que je tape le pied contre une racine. « C’est dans la tête, me dit-il. » J’ai très envie de lui répondre que la douleur est surtout dans mon pied et beaucoup moins dans ma tête, mais je m’abstiens. Il n’y est pour rien.
Josselin
J’avais dit ça pour rire ! ^^
Morgane
Je sais que je vais le regretter, mais abandonner ne fait tout simplement pas partie des options. Il faudra quand même qu’un jour j’apprenne à prendre un peu plus en considération la douleur physique. Mais ça, ce sera pour plus tard. Au deuxième ou troisième ravitaillement, je me jette un verre d’eau sur la tête. Mascara qui dégouline ? On s’en fout. Il fait bien trop chaud.
Josselin
Ravitaillement. Morgane se renverse un verre d’eau sur la tête sans quasiment ralentir. Moi, je préfère m’arrêter quelques secondes pour boire correctement et économiser mes réserves. Je repars ensuite en sur-régime pour revenir à son niveau. J’avale de la poussière à chaque inspiration. Je respire comme un bœuf. Et soudain, la pointe arrive. Violente. L’addition du manque d’entraînement.
Nous arrivons au point de séparation entre le Petit et le Grand Biot. Après combien de kilomètres ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je constate seulement que ma poche d’hydratation se vide à une vitesse record. Nous nous retrouvons seuls tous les deux. Personne devant. Personne derrière. Je commence à marcher dans les montées les plus raides. Puis dans certaines relances. Je suis à deux doigts de craquer mais je veux tenir encore un peu. Je sais déjà que nous ne finirons pas cette course ensemble.
Je finis par m’arrêter net. Stop. Je dis à Morgane que j’ai besoin de souffler, que je dois ralentir.
Morgane
Josselin décroche. Je n’insiste pas. Il se connaît suffisamment pour savoir ce qu’il fait et nous savons tous les deux que nous nous retrouverons à l’arrivée.
Josselin
Je la regarde partir devant moi. Je m’arrête complètement. À deux doigts de tomber. Je bois. J’avale un peu de purée. J’attends. Derrière moi arrive un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’un tee-shirt rose. Il avance lentement mais régulièrement. Je le laisse passer puis me cale dans ses pieds. Il a exactement l’allure qu’il me faut. Une allure qui me permet encore d’avancer tout en ayant la sensation de récupérer. Seul, je me serais probablement assis au bord du chemin en attendant d’être bouffé par les sangliers.
Et puis, catastrophe ! Le sexagénaire au tee-shirt rose se prend une gamelle monumentale. Je m’arrête immédiatement pour l’aider à se relever. Il repart mais ne se relance pas tout de suite. Je suis obligé de prendre les devants. Ce rôle-là, je ne l’assume pas du tout. Je me retourne. Il n’arrive plus à suivre. Est-ce que j’ai accéléré ? C’est possible. Merde. J’étais pourtant si bien calé derrière lui. Tant pis. Je continue sans lui, le moral à plat.
Morgane
Je continue seule. La fin approche. Je double avec une certaine jubilation, soyons honnête, quelques grands gaillards. Je reste dans mon rythme. De toute façon, je ne pourrais pas accélérer. Il fait chaud, j’ai la cheville en vrac et je n’ai aucune envie de souffrir autant qu’au marathon de Blaye.
Josselin
À court d’énergie, je vide définitivement mes derniers sachets de purée. Je n’ai aucune idée de la distance qu’il me reste à parcourir mais je sais que la fin va être longue. Ma poche d’hydratation est presque vide. Je profite d’un nouveau ravitaillement pour boire deux grands verres d’eau et avaler deux carrés de chocolat noir. Comment ont-ils réussi à ne pas fondre avec cette chaleur ? Cela restera probablement l’énigme du jour.
Le monsieur au tee-shirt rose me rejoint au ravitaillement. Alors que je discute avec les bénévoles, je pourrais repartir avec lui mais je ne suis plus le même homme. Je vais aller au bout, bien sûr. Mais sans envie. Simplement parce qu’il faut finir. J’alterne alors la course et la marche. Je titube. Je me retiens de replonger dans les vapes.
Un peu plus loin, il y a ce type en tee-shirt bleu devant moi. C’est marrant, il court exactement comme moi. Lui aussi est en plein craquage. Lui aussi marche régulièrement. Je le rattrape. Nous échangeons quelques mots sur la chaleur, la poussière ou la technicité du parcours. Puis chacun repart. Il me rejoint. Je le rejoins. Jusqu’au moment où nous tombons sur la jonction avec le Petit Biot. Là, je comprends que la délivrance est proche. Deux ou trois kilomètres, pas davantage.
Morgane
L’arrivée approche enfin. J’aperçois Amandine. Je suis contente : nous aurons peut-être le temps de boire un verre ensemble avant les podiums. Je franchis la ligne d’arrivée. Quatrième femme du 17 kilomètres. Première du combiné.
Je me jette par terre tout en souriant, histoire que la sécurité civile ne panique pas. C’est mon moment préféré. Allongée dans l’herbe, je me balance de l’eau sur le visage et je savoure cette sensation unique : celle de l’effort qui s’arrête.
Josselin
Je double quelques randonneurs. Je marche avec d’autres. J’aspire les dernières gouttes d’eau de ma poche d’hydratation en tirant aussi fort que possible sur la paille. Chaque foulée est douloureuse. Chaque montée une punition. Chaque portion roulante m’offre un peu de répit qui ne dure jamais très longtemps. Je veux en finir.
Lorsque j’aperçois enfin les premiers signes de l’arrivée, je ressens du soulagement plutôt que de la joie. Je franchis la ligne en titubant mais, cette fois, j’évite le malaise vagal. De justesse. Je retrouve Morgane qui, malgré sa cheville douloureuse, a une nouvelle fois réussi une très belle course. Je retrouve également Amandine qui, un an après son accouchement, vient elle aussi de réussir une performance dont elle peut être fière. À cet instant, une seule chose occupe mon esprit : enfin l’heure de la bière.
Morgane
Josselin arrive. Place à l’après-course. Je fais un tour à la voiture pour remettre mes habits de lumière — du vert, bien sûr, en l’honneur des Rapetou. D’ailleurs, j’ai une suggestion pour ceux qui auront eu le courage de lire jusqu’ici : il faudrait qu’on fasse des chaussettes Rapetou !
Josselin
Elle a flashé sur les chaussettes de l’équipe X-Trail Sud-Gironde.
Bières à la main, nous nous installons dans l’herbe. Petit à petit, les couleurs reviennent. Le corps redescend doucement. Les conversations reprennent leur place. C’est peut-être ça, au fond, que j’aime le plus dans la course à pied. Ces moments suspendus où tout est terminé.


Morgane
Podium pour moi (pieds nus parce que j’ai des ampoules et mal aux pieds), podium pour Josselin, et podium dans ma tête pour Amandine également, qui nous montre le chemin d’une maternité épanouie. Avoir la possibilité d’exister et de faire du sport pour soi, à son rythme, pour se faire du bien et multiplier les moments de partage… Enfin, peut-être que je me trompe, mais c’est ce que je crois voir en elle.
Vient ensuite le moment de l’après-course, le plus sympa du combiné : on papote, on boit des bières et on prend le soleil.


Josselin
Parfois, les meilleures décisions commencent par une mauvaise idée. Et à cet instant, assis dans l’herbe, je me dis que peut-être, cette mauvaise idée-là valait finalement le détour.
Morgane
Le lendemain, je suis en PLS sur mon canapé avec une entorse. Je pense à ce que j’ai gagné : un trophée en bois qui trône sur mon radiateur dans mon salon en travaux, du saucisson (certes très bon) et du vin que je ne boirai pas. Et je me demande, pour la millième fois, pourquoi je me lance dans des trucs comme ça. À défaut d’avoir trouvé la réponse, c’est repos forcé pour moi… jusqu’à la prochaine fois !

Josselin
Je vais garder le mot de la fin que je vais adresser à Morgane. Merci d’avoir fait germer en moi l’idée de ce trail, et merci d’avoir partagé cet article… J’attends avec impatience le récit de ton marathon du Médoc à venir… À défaut d’avoir celui de Blaye…

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