
Coucou les p’tits loups ! Attention, départ imminent de ma machine à remonter le temps…
1er septembre 2024
Je suis lessivé, trempé, gelé, à tel point que je soupçonne mes couilles de s’être transformées en raisins secs. J’ai envie que ça se termine. Je reviens de ma voiture. J’ai bien essayé de dormir, mais con comme une huître, je me suis garé sous un lampadaire. Et si je suis épuisé, impossible de trouver le sommeil..
Jean-Marie court. Aurora dort dans une tente probablement transformée en piscine tellement il a plu. Moi, je suis assis avec Christelle. On compte les gouttières de notre abri en taule. Putain, difficile d’y échapper… « Allez Papy ! » Il faut continuer de l’encourager. Mais les hurlements enthousiastes de la journée ont laissé place à de modestes souffles épuisés de grabataires en fin de vie. Et pourtant, effet de la fatigue peut-être, j’ai rarement autant ri que cette nuit-là.
Nous sommes les JM4EVER et nous sommes en train de nous relayer sur les 24h de Villenave-d’Ornon. Je ne sens plus mes jambes, je n’ai jamais été aussi fatigué, mais je sais déjà que cette course-là, je ne l’oublierai jamais. Au coup de feu final, nous totalisons 210,3 kilomètres. Moi, j’en ai couru 67,82 en 6h10. Et je vous jure que je n’ai jamais autant souffert.
Mais je jure aussi de revenir faire cette course de 24h.
Tout seul.

Été 2026
Le 24h de Villenave-d’Ornon, c’était mon grand projet pour l’année 2026. Mon rêve… Mais fin 2025, l’annonce du retour du marathon de Bordeaux est venue chambouler tous mes plans. Le marathon de Bordeaux, c’est mon rêve en plus grand. Évidemment que pour rien au monde je ne passerais à côté de cet événement. Bordeaux, c’était mon premier marathon. En 2019. J’en garde un souvenir impérissable. « Plus jamais », c’est la première phrase que j’avais prononcée après avoir franchi la ligne d’arrivée. Et j’étais sincère ! Je l’avais fait seulement pour cocher une case dans ma bucket list. Jamais je n’aurais pu imaginer que 7 ans plus tard, j’allais commencer la préparation de mon neuvième marathon. Visiblement, ma parole ne vaut pas grand-chose. Mais ça, on en reparlera…

Il n’y aura donc pas de 24h de Villenave-d’Ornon cette année.
Je sais que les marathons de fin d’année sont compliqués. Enfin, surtout leur préparation. Avec des étés de plus en plus chauds et ma formidable capacité à me liquéfier dès que le thermomètre s’affole, courir en juillet et août n’est franchement pas ma passion. Généralement, je laisse tranquillement passer l’été et ne reprends les entraînements réguliers qu’en septembre. Petit problème : le marathon de Bordeaux est le 8 novembre. Autant dire qu’en commençant la prépa en septembre, ça va pas le faire.
Le 26 mai 2026, je décide de prendre un dossard pour la course de 3h qui se déroulera durant les 24h de Villenave-d’Ornon. Là, y’a plus le choix. Si je veux tenir 3 heures sur la piste, va falloir se sortir les doigts du cul.
Nous nous sommes quittés à la mi-juin après le catastrophique Trail des Trottebiots qui m’avait poussé jusqu’au malaise vagal. Si j’ai tenu bon les 9 km de la course de nuit, les 17 km de la course de jour ont été une terrible épreuve. Ces 1h45 de douleur ont au moins eu le mérite de me montrer l’étendue du chantier. Je tente quelques sorties au mois de juillet, mais les canicules s’enchaînent les unes après les autres, rendant impossible une prépa de qualité…
Chaleur ou pas, tant pis. Je n’ai plus le choix. Début août, je fixe enfin mon objectif pour cette course de 3 heures. Il va falloir tenir, mais aussi me ménager pour ne pas flinguer la prépa de Bordeaux. Autrement dit, à aucun moment je ne vais pouvoir me permettre d’être dans le rouge. Sinon, il faudra enchaîner avec des jours, voire des semaines de repos qui, à ce stade de la préparation, pourraient me coûter cher. Entre 30 et 32 kilomètres. Avec une prépa convenable, non seulement ça devrait passer, mais je ne devrais pas trop en subir les effets.
J’enchaîne quelques sorties longues. 1h15, 1h30. Jamais sans douleur. La chaleur, les courbatures, le manque de souffle… Je suis en train de payer la facture des semaines passées à ne pas foutre grand-chose. Mais comme je l’ai toujours constaté, le corps se souvient. Et au fil des jours, ça revient. Le 16 août, je tente une sortie de 2 heures. 22 kilomètres. C’est lent, mais je tiens bon et je supporte plutôt bien l’endurance.
Le 23 août, je pars sur une piste cyclable pour ma dernière sortie longue. La course est dans une semaine. Il va falloir tenir à nouveau 2 heures et, surtout, augmenter un peu la vitesse. Mais rien ne se passe comme prévu. Alors que je pensais être revenu à un niveau plutôt correct, je m’arrête après seulement 20 minutes de course. Essoufflé, fatigué, douloureux. Je me relance. 20 minutes encore. Je suis à deux doigts de tomber dans les vapes. Je ne peux pas me permettre d’abandonner. Je repars. 10 minutes. C’est en train de virer au cauchemar. L’horreur. Je suis à une semaine de ma course et là, maintenant, je suis incapable de courir plus de 10 minutes d’affilée. Je m’accroche comme je peux, mais je finis par abandonner après 1h45.
Je suis dévasté.
29 août 2026
J’ai mal dormi. Sachant que je vais me casser la gueule, la nuit a été pénible. Je mange à peine. Pas suffisamment en tout cas. Le départ du 24h est à 10h. 10h30 pour le 3h. J’ai pissé avant de partir et maintenant, je n’ose plus boire de peur d’avoir envie d’y retourner. Il est 9h quand je gare ma voiture à côté du stade Trigant de Villenave. J’ai déjà faim et soif. Et je suis fatigué en prime. Les pires conditions sont réunies pour démarrer une course en enfer. J’ai prévu d’attaquer autour de 5min30 au kilomètre. N’ayant pas couru plus de 2h depuis le marathon de La Rochelle l’année dernière, j’ai aussi prévu de me vautrer en beauté sur la dernière heure.
Je rentre par l’arrière du stade afin d’aller faire un petit coucou à Jean-Marie et Jacques qui, comme l’année dernière, sont engagés sur le 24h. Ils sont en train de préparer leur table avec leurs ravitaillements. Il semble qu’aucun de nous trois ne soit dans une forme olympique. Nous traversons le stade pour aller prendre un café. Enfin eux. Moi, je trouve ça dégueulasse. Papy propose de m’offrir une bière. J’hésite une seconde. Au point où j’en suis… Mais non. Je vais avoir envie de pisser après.

Nous sommes rejoints par Jeff, Rapetou bénévole pour l’occasion. Alors que Jean-Marie et Jacques traversent de nouveau le stade pour leurs derniers préparatifs, j’installe à mon tour ma petite table au bord de la piste. Une flasque d’eau et des gels que je vais tester pendant la course. J’ai prévu de faire un mini-stop toutes les demi-heures.
Il va être 10h. Je me rends sur la ligne de départ pour encourager les partants du 24h. Les deux Rapetou surtout. Je serai le prochain. En attendant, je quitte le stade pour tirer comme un taré sur ma vapote. J’ai mal au ventre. La faim, mais surtout le stress. La vapote devrait arranger ça. Je retourne à ma table pour m’enfiler le gel Andros agrumes, extrait de guarana. C’est absolument infect. Je bois enfin à grandes gorgées. La transpiration me passera vite l’envie de pisser qui va arriver dans quelques minutes.
Je me rends sur la ligne de départ avec le même enthousiasme que quand je vais chez le dentiste. Nous ne sommes pas nombreux. Une trentaine peut-être. Seulement 20 individuels, quelques équipiers et quelques marcheurs. Coup d’envoi. Ça y est, c’est parti ! Impossible de faire marche arrière à présent. Cette année, la boucle fait 1410 mètres. Des barrières sont disposées sur le stade d’athlétisme et autour du terrain de rugby.
Je tente de me frayer un chemin dans la masse des coureurs du 24h qui s’est déjà bien étirée depuis le départ. Certains de mes adversaires sont partis comme des V2. Je garde en tête que je dois me ménager et décide de ne pas tenter de les suivre. Je regarde ma montre après 400 mètres de course. 5’05. Beaucoup trop rapide. Alors que je crie « Allez Jean-Marie ! », j’essaie de lever le pied. Je boucle pourtant mon premier kilomètre en 5’01. Mais étrangement, alors que la chaleur commence à envahir le stade et malgré la faim, je me sens très bien. Beaucoup trop bien. Et ça m’inquiète presque. Parce qu’avec ce que j’ai bouffé ce matin, je sais qu’à un moment ou à un autre, la facture va tomber. J’attends donc patiemment que tout parte en couilles.
Je croise ou double régulièrement Jean-Marie et Jacques. Nous nous encourageons les uns les autres, ça fait du bien. Je boucle mon deuxième kilomètre en 4’58. Je me sens bien et décide de suivre la cadence que mon corps m’impose. J’ai pas de douleur ni de difficulté à respirer. Après tout, chose que je n’avais pas envisagée, ça pourrait aussi bien se passer. Mais je me connais et je suis trop habitué aux désillusions. Les kilomètres défilent sans que j’aie vraiment l’impression d’être entré dans ma course. Je bénéficie toujours de l’effet de l’adrénaline. 5’03, 5’05, 5’07.

Je fais un mini-stop au sixième kilomètre pour tester le gel Baouw ananas-noix de coco. C’est dégueulasse. Je bois pour faire passer le goût et termine mon kilomètre en 5’18. Je suis si bien que je peine à y croire. Des bassines avec des éponges sont dispersées sur le parcours. Les éponges trempent dans l’eau et la transpiration des autres coureurs. C’est absolument écœurant, mais c’est aussi le seul moyen de se rafraîchir. On ne doit pas être loin des 30 degrés et je suis en train de me frotter le visage avec une de ces éponges que je lâcherai dans la bassine suivante. Dégueulasse. Mais putain que ça fait du bien.
5’00, 5’04, 4’57. Cette course prend des allures de miracle. Je décide de m’arrêter au ravito commun et demande qu’on verse de l’eau gazeuse dans le gobelet qui porte mon numéro de dossard. Le 318. Pendant ce temps, je regarde ce que je pourrais me mettre sous la dent. Tuc, fruits secs, saucisson… Pour les Tuc, j’ai juré plus jamais. Pour le saucisson aussi. Les Tuc, c’est trop sec, ça m’assèche la bouche. Le saucisson, trop dur à mastiquer. Mais je me penche et je vois bien que celui-là a l’air super mou. Je tente. J’avais raison. Ce sont des tranches qui s’avalent après trois coups de dents. J’en prends trois, je bois mon verre et redémarre comme un taré. Kilomètre 10 : 5’39.

Et puis rien. Absolument rien. J’aimerais vous dire que je me suis fait charger par un sanglier. Que tout à coup j’ai eu une chiasse monumentale. Mais j’avais pris un Imodium. J’aimerais au moins vous raconter une petite crampe. Mais non. Rien. Juste, je cours. Je mange mon saucisson, je bois, je me frotte la gueule avec la transpiration des autres et je repars. Et surtout, je vais bien. Oh, j’ai quand même un peu mal au ventre à force de manger du saucisson et de boire de l’eau gazeuse. Pêche, thé matcha. Voilà. C’est le gel que je vais valider pour le marathon de Bordeaux. Je vais être à deux doigts d’amener un saucisson aussi…
Une heure. Une heure trente. Deux heures. Putain, deux heures ! Sans subir. Six jours plus tôt, à ce stade, j’étais déjà rentré chez moi complètement détruit. Je le sais, je vais passer les 30 kilomètres. Je sais aussi que je vais aller au-dessus des 32. Je suis large. Je parle au ravito. C’est un homme et une femme qui me servent. S’ils savaient que je ne mange le saucisson que par pure gourmandise… Je me régale. Mon ventre ? Rien à foutre. Je prends de plus en plus de temps. J’ai une avance considérable sur mon objectif. Je chope ma casquette sur ma table. Le soleil tape. Sans réfléchir, je la plonge dans une bassine avant de la fixer sur ma tête. Ce n’est qu’après que je réalise que sur mon visage coule maintenant la transpiration de tout le stade. C’est immonde.

Les allures de ma dernière heure oscillent entre 5’06 et 5’53 au kilomètre. Comprenez bien que les kilomètres en 5’53, je mastique lentement. Et alors que je ne m’y attends pas le moins du monde, le coup d’arrêt de cette course résonne dans tout le stade. Je termine mon tour après avoir parcouru 34,84 kilomètres. Je tiens mon miracle. Presque trois de plus que mon objectif le plus optimiste. Aujourd’hui, je viens de courir 3 heures et il n’y a absolument rien de négatif à dire.
Et surtout, à 8 kilomètres du marathon, je sais que j’aurais pu aller au bout. En gardant la même allure, je serais passé sous la barre des 3h45. Et j’en avais encore sous le pied. Alors oui, il reste du boulot. Beaucoup de boulot même. Il va falloir travailler l’allure, continuer à faire du volume et probablement trouver une stratégie alimentaire un peu plus élaborée que de bouffer du saucisson pendant trois heures. Mais pour la confiance, difficile de rêver mieux. Bordeaux est dans un peu plus de deux mois. La prépa est désormais bel et bien lancée. En 2019, après avoir franchi cette ligne d’arrivée, j’avais juré « Plus jamais ». Sept ans plus tard, je m’apprête à y retourner pour mon neuvième marathon. Putain que j’ai bien fait de ne pas tenir parole.
